Archive pour la catégorie ‘Le Monde’

« L’Irak est aujourd’hui souverain et indépendant »

Mardi 31 août 2010

« L’Irak est aujourd’hui souverain et indépendant »

© Le Monde

C’est un jour qui restera dans les mémoires de tous les Irakiens. L’Irak devient aujourd’hui un pays souverain et indépendant. » C’est ainsi que le premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, a salué, mardi 31 août dans une allocution télévisée, le dernier jour de la mission de combat de l’armée américaine en Irak, plus de sept ans après l’invasion qui avait provoqué la chute de Saddam Hussein.

Comme il s’y était engagé peu après son investiture en janvier 2009, le président Barack Obama annoncera officiellement mardi soir la fin de cette mission de combat lors d’un discours prononcé dans le cadre solennel du Bureau ovale de la Maison Blanche. Mais une récente vague de violences visant notamment les forces irakiennes de sécurité a suscité l’inquiétude dans le pays quant aux capacités de l’armée et de la police irakiennes à prendre le relais des troupes américaines.

« Je vous réaffirme que les forces de sécurité irakiennes sont capables de prendre leurs responsabilités, a martelé le chef du gouvernement. Malheureusement, nous sommes confrontés à une campagne de scepticisme et nous sommes sûrs que son objectif est d’empêcher le retrait. » Pour M. Maliki, « les actes terroristes sont des actes désespérés des débris du parti Baas et d’Al-Qaida pour montrer qu’ils existent », le Baas était la formation politique de l’ex-dictateur Saddam Hussein.

CRAINTE DES IRAKIENS

L’armée américaine organise, mercredi, en présence du vice-président américain Joe Biden, une cérémonie pour marquer le début de cette nouvelle étape de sa présence en Irak, l’opération dite « Aube nouvelle » (« New Dawn »), dans le cadre de laquelle les 50 000 militaires américains restant dans le pays travailleront essentiellement à l’entraînement des forces de sécurité locales. L’accord de sécurité conclu en novembre 2008 entre Bagdad et Washington prévoit que l’ensemble des troupes américaines aient quitté l’Irak à la fin de 2011.

Beaucoup d’Irakiens accueillent avec appréhension le départ progressif des forces américaines, qui ont compté jusqu’à 170 000 hommes en 2007, craignant que leur police et leur armée ne soient pas encore prêtes pour assumer seules la sécurité. Le chef de l’état-major irakien, le général Babaker Zebari, a même jugé récemment prématuré le retrait américain, exhortant les Etats-Unis à demeurer dans son pays jusqu’à ce que l’armée soit complètement prête, en 2020.

Arrivé lundi soir à Bagdad, le vice-président américain, Joe Biden, devait également rencontrer mardi les principaux dirigeants irakiens, y compris M. Maliki, pour les exhorter à trouver une solution à la crise politique qui mine le pays depuis les élections législatives du 7 mars. Les principales formations ne sont toujours pas parvenues à trouver un accord pour former une coalition de gouvernement, et les dissensions demeurent totales sur la question cruciale du nom du prochain premier ministre.

Le scénario d’une croissance molle se précise

Dimanche 29 août 2010

Le scénario d’une croissance molle se précise

© Le Monde

ENTRETIEN

Le ralentissement de la croissance de l’économie américaine se confirme. Le département du commerce à Washington a révisé, vendredi 27 août, le produit intérieur brut (PIB) au deuxième trimestre à 1,6 % en rythme annuel contre 2,4 % en première estimation. Le redressement de l’économie américaine est « loin d’être achevé », a estimé le président de la Réserve fédérale (Fed) Ben Bernanke lors d’un discours à Jackson Hole (Wyoming), ajoutant que la Fed était « prête » à prendre des mesures supplémentaires pour la soutenir.

Michel Aglietta, professeur d’économie à l’université Paris-Nanterre, analyse l’ampleur de la détérioration de l’économie américaine, les risques que ce ralentissement fait planer sur le reste du monde.

Washington vient d’annoncer une révision significative du PIB américain pour le deuxième trimestre. Que doit-on en penser ?

Cela signifie que le ralentissement de la croissance arrive plus vite que prévu. Le rebond de l’économie en début d’année n’a été que le résultat du restockage et du plan de relance budgétaire. Aux Etats-Unis, le marché de l’immobilier ne s’est pas redressé, les prix baissent, les saisies de maisons se poursuivent. Il faudra deux ou trois ans pour que les effets délétères des subprimes, ces emprunts hypothécaires dont les défauts s’échelonnent, s’estompent.

Nous avons traversé une crise d’une telle ampleur, en sortir prend nécessairement du temps. Ce fut un tremblement de terre, et comme dans tout tremblement de terre, il y a des répliques.

Faut-il craindre comme l’évoquent certains économistes un « double dip », une nouvelle récession ?

On peut le craindre. Mais le scénario d’une croissance molle, inférieure à 2 %, est le plus probable. Autrement dit celui d’une reprise très faible qui maintiendrait le chômage autour de 10 %. Pour les Etats-Unis, où le modèle économique est celui du plein-emploi, cela soulève une interrogation : pourront-ils le supporter ? Les allocations chômages ne sont pas adaptées à un tel phénomène.

Et si l’on ignore sa probabilité, le risque d’un double dip n’est pas à écarter. La Fed a des marges de manoeuvre étroites pour soutenir l’économie. Ses taux d’intérêt directeurs sont déjà à 0 %, le système financier reste fragile. On est dans le piège japonais.

Le premier risque viendrait d’une croissance trop faible avec une consommation flageolante qui supposerait de relancer l’économie par le commerce extérieur. Et donc de faire baisser le dollar pour faciliter les exportations. Mais une chute brutale du billet vert pourrait provoquer une panique financière qui ferait plonger le pays dans la récession.

L’autre danger serait que le gouvernement mette en place un nouveau plan de relance. Or, son déficit est déjà autour de 10 % du PIB. Un nouveau stimulus budgétaire pourrait effrayer les détenteurs de dettes américaines qui sont en majeure partie des non-résidents. Ils pourraient alors exiger une rémunération plus élevée, ce qui ferait remonter les taux d’intérêt. Cela tuerait la croissance avec, en outre, un effet boule de neige sur la dette publique.

Ce constat signe-t-il l’échec des politiques de sortie de crise menées par le gouvernement et la Réserve fédérale ? Les gouvernements ont sans doute trop tardé à agir en ne prenant la mesure du problème qu’en septembre 2008 (au moment de la faillite de la banque d’affaire américaine Lehman Brothers). Mais la Fed comme les autres banques centrales a fait ce qu’il faillait faire.

Si les mesures adoptées (baisse des taux d’intérêts, injection de liquidités) n’avaient pas été prises, le pays serait entré dans une véritable dépression comme dans les années 1930. Quelles solutions peuvent encore être apportées ?

La Fed ne peut plus agir sur les taux pour stimuler la croissance. Elle part donc avec un gros handicap. Mais elle dispose encore de moyens. Elle peut utiliser des outils non conventionnels, racheter des dettes souveraines américaines, faire marcher la planche à billets, pour maintenir les taux d’intérêt à long terme à des niveaux suffisamment bas. C’est la mesure nécessaire pour éviter qu’une croissance trop faible ne se traduise par une baisse des prix et des salaires, un scénario déflationniste, qui ferait monter les taux d’intérêt réels même si les taux nominaux restent faibles. La Fed peut l’éviter, mais cela a un coût.

Quels risques le ralentissement américain fait-il planer sur l’Europe ?

Ce que l’on observe aux Etats-Unis se manifestera d’ici à six mois en Europe. Toutes choses égales par ailleurs, on peut s’attendre à une croissance au deuxième semestre en zone euro inférieure à 2 % et de l’ordre de 1,5 % en 2011. Il n’y a que les gouvernements qui pensent encore autre chose.

Surtout si le ralentissement est trop prononcé, on peut redouter une nouvelle crise de dettes souveraines. Les pays qui ont prévu des remèdes de cheval pour résorber leurs déficits ne pourront pas les tenir. Cela inquiétera le marché. Les dettes grecques et espagnoles pourraient alors être attaquées de nouveau.

Pourtant certains pays en Europe comme l’Allemagne s’en sortent bien… L’Allemagne connaît une croissance forte aujourd’hui mais il ne faut pas oublier qu’elle a traversé une récession parmi les plus violentes en 2009 du fait de sa dépendance au commerce extérieur. Elle tire partie de ses exportations vers la Chine et vers les autres pays émergents. In fine l’Allemagne ralentira sans doute moins que les autres pays de la zone euro mais elle ne sera pas épargnée.

Ce ralentissement peut-il et doit-il inciter les Etats à retarder la mise en oeuvre de politiques de rigueur ?

La plupart des Etats en Europe ont pour objectif de résorber une grosse partie de leurs déficits en 2013. Ce n’est pas le bon horizon. Pour résoudre un problème d’endettement de cette ampleur, il faut au moins huit à dix ans. A la fin de la seconde guerre mondiale l’endettement des Etats-unis dépassait 100 % du PIB, celui du Royaume-Uni atteignait 250 %. Il a fallu attendre le milieu des années 1950 pour que les dettes reviennent à un niveau acceptable.

Ce que les Etats peuvent faire, c’est modifier la structure des recettes : imposer une taxe carbone pour encourager l’innovation dans les énergies renouvelables, réduire les cotisations sociales. Ainsi l’on abaisse les coûts salariaux sans faire reculer les salaires. Si l’on présente un programme de réduction des déficits qui tienne la route, le marché peut accepter une échéance plus longue.

La Chine et les pays émergents peuvent-ils « sauver » la croissance mondiale ? La Chine comme le Brésil font partie de la solution. Le modèle de croissance chinois est en train de changer. Les salaires progressent, la consommation intérieure se développe. Mais la transition vers cette nouvelle forme de développement prendra du temps. D’ici là la Chine doit parvenir à éviter la surchauffe, les dérapages dans l’octroi de crédits et la bulle immobilière. Si, à moyen terme, la Chine comme le Brésil sont les vecteurs de la sortie de crise, il n’est pas impossible que ces pays traversent à court terme encore quelques trous d’air.
Propos recueillis par Claire Gatinois

Après les feux, la Russie face à la question climatique

Jeudi 26 août 2010

Après les feux, la Russie face à la question climatique

© Le Monde

Quelles conséquences vont avoir sur la Russie la canicule et les incendies qui, en juillet et en août, ont ravagé 200 000 hectares de forêts, anéanti un tiers de la récolte de céréales et laissé 2 000 personnes sans domicile ? Si le coût économique de la catastrophe a été estimé à 14 milliards de dollars (11 milliards d’euros) – 1 % du PIB –, son coût politique s’annonce inexistant : la popularité du tandem Poutine (47 % d’opinions favorables)-Medvedev (39 %) est inoxydable.

Mais la catastrophe est peut-être en train de changer la perception qu’ont les autorités des questions environnementales. Le fait que la Russie peut, elle aussi, être touchée par le changement climatique semble désormais mieux pris en compte par le Kremlin.

« Malheureusement, ce qui se produit aujourd’hui dans nos régions centrales est la preuve du changement climatique planétaire. Jamais dans l’histoire de notre pays nous n’avons subi de telles conditions », a ainsi récemment reconnu le président Dmitri Medvedev.

On est loin du ton badin de son prédécesseur Vladimir Poutine, prompt à affirmer, en septembre 2003, lors de la conférence de Moscou sur le changement climatique, qu’un « réchauffement de deux à trois degrés ne serait pas grave et peut-être même bénéfique : on dépenserait moins pour les manteaux de fourrure et les vêtements chauds ».

CANICULE

L’ancien officier du KGB, aujourd’hui premier ministre, n’a jamais vraiment été sensible aux arguments écologiques. N’a-t-il pas, peu après son arrivée au Kremlin en mars 2000, supprimé d’un trait de plume le ministère de l’environnement ? Il faut dire que le mouvement écologique en Russie a une vraie dimension politique et populaire, à ce titre, il ne pouvait qu’être perçu comme un danger par Vladimir Poutine, qui gère le pays comme une caserne.

A la mi-août, alors que Moscou sortait péniblement d’une semaine de suffocations sous un épais nuage de carbone venu des tourbières en feu, Alexandre Berditski, conseiller du Kremlin et président de l’Organisation météorologique mondiale (OMM), a reconnu que « la chaleur anormale de l’été 2010 était le résultat du changement climatique ». Pire encore, elle risque « de devenir un fait ordinaire ».

Il fallait bien ramener les esprits à la raison, des commentateurs s’étant mis à gloser sur la responsabilité des Etats-Unis, soupçonnés d’avoir lancé sur la Russie une nouvelle arme climatique via leur station météorologique en Alaska.

En réalité, la vague de canicule (des températures avoisinant 40 °C en continu pendant six semaines, du jamais-vu depuis cent trente ans) et les incendies illustrent à quel point la Russie est dans une position difficile, coincée entre sa dépendance aux matières premières et sa vulnérabilité aux effets du réchauffement climatique.

Quatrième plus gros émetteur de carbone au monde, la Russie s’est engagée, en novembre 2009, à réduire ses émissions de 20 % d’ici à 2020. Mais les promesses restent floues. Pour l’heure, les pétroliers russes restent fidèles à la pratique du « torchage » des gaz sortis des puits de pétrole. Brûler le gaz puis le rejeter dans l’atmosphère est considéré comme une solution relativement efficace pour se débarrasser des gaz liés à la production pétrolière. S’ils étaient relâchés dans l’atmosphère, les gaz non brûlés, chargés méthane, s’avéreraient bien plus néfastes que le CO2.

Le « torchage » augmente les émissions de CO2, mais il représente aussi une perte considérable d’énergie ! Selon un rapport rédigé par la Cour des comptes en mars, les neufs majors russes ont « torché » en 2009 quelque 20 milliards de mètres cubes de gaz, soit l’équivalent de la quantité de gaz acheté chaque année par l’Italie à la Russie.

BROUILLARD TOXIQUE

En janvier 2009, le gouvernement russe a donné aux compagnies jusqu’en 2012 pour utiliser 95 % du gaz issu des puits de pétrole (ce qui est la norme pour les compagnies occidentales), tout en prévoyant des pénalités financières pour celles qui ne s’exécuteraient pas. Le journal des affaires Vedomosti constatait toutefois il y a quelques mois que « jusqu’ici, le gouvernement russe n’a pas été en mesure d’obliger les compagnies pétrolières à procéder aux investissements nécessaires » pour mettre fin au « torchage ».

Avec les incendies, les autorités ont dû faire face à un autre problème, ignoré pendant des années, celui posé par les anciennes tourbières. Concentrées dans les régions du centre et autour de Moscou, elles ont été le principal foyer d’incendie (comme en 1972 et en 2002). C’est à cause des tourbières et de leur combustion lente et profonde, impossible à maîtriser, que la capitale russe s’est vue recouverte d’un brouillard toxique à couper au couteau.

« Toutes les fenêtres sont ouvertes, la fumée est aussi épaisse dans les couloirs, les chambres, les cabinets d’examens, les salles d’opérations que dans la rue. Seules les fenêtres de la salle de réanimation sont fermées mais il y règne une odeur de brûlé ainsi qu’une odeur pestilentielle due à la putréfaction des pansements à cause de la chaleur ambiante : 40 °C », écrivait un médecin moscovite anonyme sur Internet au pire moment des feux.

Inexploitées depuis l’époque soviétique, les tourbières asséchées représentent une réserve énorme de carbone prêt à se consumer à la moindre étincelle, d’autant que les canaux d’inondation ne fonctionnent plus, les pompes à eau ayant « toutes été volées », a confié Viktor Chouroupov, chef de la défense civile de Chatoura (périphérie de Moscou) au magazine New Time.

Le gouvernement a fait diligence débloquant 300 millions de roubles (7,7 millions d’euros) pour inonder les tourbières. C’est paraît-il la solution la moins coûteuse et la plus efficace pour prévenir les incendies à venir. Certains pourtant y sont opposés, tel le gouverneur de la région de Tver, Dmitri Zelenine, qui a déclaré récemment à Vedomosti qu’il serait plus sage de les donner en exploitation à des firmes privées pour garantir leur entretien.

Marie Jégo

En Inde, « les grands cerveaux travaillent trop à résoudre les problèmes de riches »

Lundi 26 juillet 2010

En Inde, « les grands cerveaux travaillent trop à résoudre les problèmes de riches »

© Le Monde

Sam Pitroda, 67 ans, ministre d’Etat, conseil du premier ministre indien en charge des infrastructures publiques d’information et de l’innovation, a initié dans les années 1980 la construction des réseaux de télécommunication de l’Inde. De passage en France début juillet, il explique au Monde comment le gouvernement de son pays compte tirer parti des nouvelles technologies pour accélérer le développement de l’Inde.

Vous venez de participer aux rencontres du Cercle des économistes d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) qui avaient pour thème « La nouvelle croissance ». Qu’en avez-vous pensé ?

C’était intéressant mais les gens ne se posaient pas les bonnes questions. Ils se demandent comment revenir à la situation d’avant la crise. Mais c’est impossible ! Il faut se demander comment nous organiser dans le nouvel ordre mondial.

A la fin de la seconde guerre mondiale, ce sont les Etats-Unis qui ont décidé des nouvelles institutions internationales – les Nations unies, le Fonds monétaire international, etc. Ils les ont conçues pour protéger leurs intérêts. Puis Gandhi a libéré des millions de gens en Inde, au Bangladesh, au Pakistan… Dans les années 1980, Deng Xiaoping en libéra un milliard supplémentaire en Chine. Et Michael Gorbatchev des centaines de millions de plus, dix ans plus tard. Puis, les technologies de l’information ont aboli les frontières. Désormais, tout le monde a des aspirations convergentes. Dans le village indien où je suis né (dans l’Etat de l’Orissa), les enfants peuvent aller sur Google, et faire la visite virtuelle du Louvre !

Que prônez-vous dès lors ?

Les institutions actuelles n’ont plus de sens. Avons-nous encore besoin d’une Banque mondiale (pour l’aide au développement) et pas plutôt d’une vraie Banque centrale mondiale ? Chine et Inde doivent être intégrées dans ces nouvelles institutions internationales. La situation actuelle n’est plus acceptable.

Vous êtes en poste depuis octobre 2009. Quel est votre rôle ?

Il y a 600 millions de téléphones mobiles en Inde. Bientôt, il y en aura 1 milliard. Mais les services Web sont peu développés. C’est le sens de ma mission : créer des infrastructures d’information publiques pour améliorer la gouvernance et l’efficacité des services publics. Le coeur de cette infrastructure, sa colonne vertébrale, c’est le « Réseau national de la connaissance », à très haut débit, en cours d’installation. Le réseau en fibre optique existant, opéré par BSNL, le plus gros opérateur de télécommunications public indien, servira de base (près de 9 000 kilomètres ont déjà été déployés). Il s’agit de connecter 1 500 points de raccordement dans le pays. Il supportera les autres réseaux ou « plates-formes ». Lui seront connectés les 250 000 gouvernements municipaux du pays (les « panchayats »), pour proposer des services publics et des applications dans le domaine de l’éducation et de la santé.

Nous prévoyons de créer un état civil numérique et biométrique pour améliorer l’identification des bénéficiaires des aides sociales. Et nous voulons une base de données géographiques unifiée, à l’échelle nationale, pour cartographier de manière exhaustive les lieux et les choses. De manière, par exemple, à pouvoir localiser les canalisations ou les wagons de fret ferroviaire sur tout le territoire. Nous voulons aussi créer une plate-forme nationale de paiement en ligne sécurisée, notamment des salaires. Nous avons enfin en projet un système de cybersécurité pour les plates-formes précédemment citées. Il ne s’agira pas de censure comme en Chine ; en Inde, nous avons un Google ouvert ; Yahoo!, Microsoft, ils sont tous là.

La tâche est considérable !

Ma mission comporte aussi une deuxième partie : repenser un modèle indien d’innovation. Je fais partie de ceux qui pensent que les cerveaux travaillent trop à résoudre les problèmes de riches. L’Inde s’est spécialisée dans la sous-traitance informatique. Elle exporte 75 milliards de dollars (60 milliards d’euros) de services par an. Nous devons utiliser les technologies pour nous-mêmes.

Nous devons penser l’innovation en termes de produits et de services, mais aussi de processus et de gouvernance, pour toucher les gens au bas de la pyramide. Nous voulons faire de l’innovation « frugale ». Dans les télécommunications, nos opérateurs savent déjà être rentables avec des clients payant seulement 5 dollars par mois. En médecine, le docteur Devi Shetty, qui siège à mon comité pour l’innovation, a créé un hôpital à Bangalore (le Narayana Hrudyalya) spécialisé dans la chirurgie cardiaque, dont les prestations coûtent 25 fois moins cher qu’aux Etats-Unis.

Concrètement, comment comptez-vous procéder ?

L’Inde fait face à de gros défis. Le premier, ce sont les inégalités, entre urbains et ruraux, éduqués et non éduqués. Le deuxième, c’est la démographie : nous comptons 525 millions de jeunes de moins de 25 ans. Il faut créer 20 millions d’emplois par an pour qu’ils trouvent leur place sur le marché du travail. Le troisième, c’est le développement : les choses s’améliorent mais pas assez vite. On a besoin de tout : hôpitaux, chaussures, voitures… Et on doit améliorer la qualité de tout. Vu l’ampleur de la tâche, nous nous sommes fixé deux priorités : l’éducation et la santé. Dans l’éducation, l’idée est d’améliorer la collaboration et de partager les talents. Nous avons de bons professeurs dans certaines écoles. Avec de la visioconférence, leurs cours pourraient être diffusés plus largement.

Et dans le domaine de la santé ?

Nous réfléchissons avec le ministère de la santé, par exemple à la création d’un portail d’information national à but pédagogique et informatif, dans dix langues (nationales) différentes. Ou à la création d’un système de gestion des urgences, et d’un réseau connectant tous les hôpitaux.

Aurez-vous les moyens de tout mener à terme ?

Le gouvernement s’est engagé à consacrer presque 2 milliards de dollars au « Réseau national de la connaissance ». La mise en réseau des 250 000 administrations locales représente presque 6 milliards de dollars. Nous sommes dans une démocratie ; il faut convaincre. Mais nous avons le soutien du premier ministre, de Sonia Gandhi, leader du Parti du Congrès. Notre avantage, c’est que nous avons de l’argent – ce qui n’était pas le cas il y a vingt ans -, des talents dans l’industrie du logiciel, des grandes sociétés de services informatiques comme Infosys, Wipro ou TCS. Le gouvernement a une fenêtre d’opportunités dans les trois à cinq ans qui viennent.

Propos recueillis par Cécile Ducourtieux

Tenir les auteurs du GIEC « à distance » des médias

Mercredi 14 juillet 2010

Tenir les auteurs du GIEC « à distance » des médias

© Le Monde

Méfiez-vous des journalistes. Début juillet, les 831 scientifiques et économistes sélectionnés pour rédiger le prochain rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) ont tous reçu une lettre de la présidence de l’institution onusienne, les invitant à la plus grande prudence dans leurs rapports avec la presse.

Le courrier, révélé samedi 10 juillet sur son blog par Andrew Revkin, professeur à la Pace University de New York, est sans ambages. « Mon conseil sincère serait que vous vous teniez à distance des médias, y écrit le président du GIEC, l’Indien Rajendra Pachauri. Toute question posée sur votre groupe de travail devrait être redirigée vers ses coprésidents et toute question sur le GIEC devrait être redirigée vers son secrétariat. »

A l’évidence, les nouveaux auteurs du rapport 2014 sur le réchauffement n’auront pas uniquement à synthétiser l’état de l’art en sciences du climat. Ils devront aussi composer avec la curiosité de la presse, piquée par une série d’affaires qui, surtout outre-Manche, ont alimenté la chronique depuis la fin 2009. Pendant des mois, la presse britannique a enchaîné les gros titres accusant le GIEC (ou certains de ses auteurs) de complot, d’incurie ou de catastrophisme.

Ces accusations ont depuis été balayées par plusieurs enquêtes, mais il en a résulté une plus grande défiance du public à l’égard des climatologues. Et une grande défiance des climatologues à l’encontre des médias.

En avril, l’organisme onusien faisait circuler parmi ses auteurs un document leur prodiguant des conseils dans leur rapport avec les journalistes, dressant de ceux-ci un portrait-robot peu flatteur : « sous-payés », « débordés », « blasés » et « inquisiteurs ».

Le courrier de M. Pachauri a suscité l’émoi de certains de ses destinataires. Le panel onusien veut-il contraindre ses contributeurs au silence ? L’économiste indien a répondu dans une mise au point, soulignant que les auteurs du GIEC n’en sont pas salariés. Et que, partant, ils peuvent s’exprimer comme membres de leur université ou de leur laboratoire, mais qu’ »à ce stade, ils ne devraient pas s’exprimer au nom du GIEC ».

Stéphane Foucart

Nos cerveaux attaqués par le net… vraiment ?

Dimanche 4 juillet 2010

Nos cerveaux attaqués par le net… vraiment ?

© Le Monde

Arrêtez tout de suite de lire cet article, il pourrait vous rendre stupide ! Ne cliquez pas sur les liens, ils pourraient vous distraire !

Tel est le cri d’alarme que lancent (à nouveau) quelques Cassandre des nouvelles technologies, estime Nick Bilton pour le New York Times. Nicholas Carr (blog), dans son nouveau livre, The Shallows (qu’on pourrait traduire par « le bas-fond », pour désigner quelque chose de peu profond, de superficiel, de futile : le livre est sous-titré « ce que l’Internet fait à nos cerveaux »), affirme qu’Internet, les ordinateurs, Google, Twitter et le multitâche transforment notre activité intellectuelle au détriment de notre capacité à lire des choses longues, activité critique pour le fonctionnement de nos sociétés. Carr estime que le web avec son hypertexte coloré et son abîme sans fin d’informations morcelées, nous rend stupide, comme il le résume dans une tribune publiée récemment sur Wired pour présenter son livre :

“Il n’y a rien de mal à absorber rapidement et par bribes des informations. Nous avons toujours écrémé les journaux plus que nous ne les avons lus, et nous gérons régulièrement les livres et les magazines avec nos yeux pour en comprendre l’essentiel et décider de ce qui nécessite une lecture plus approfondie. La capacité d’analyse et de navigation est aussi importante que la capacité de lire et de penser profondément attentivement. Ce qui était un moyen, un moyen d’identifier l’information pour une étude plus approfondie, est devenu une fin en soi, est devenu notre méthode préférée à la fois pour apprendre et analyser. Éblouis par les trésors du Net, nous sommes aveugles aux dégâts que faisons peser sur notre vie intellectuelle et notre culture.

Ce dont nous faisons l’expérience est, dans un sens métaphorique, une inversion de la trajectoire de civilisation : nous évoluons de cultivateur de la connaissance personnelle en cueilleurs de la forêt de données électroniques. Dans ce processus, il semble que nous soyons voués à sacrifier une grande partie de ce qui rend nos esprits si intéressants.”

Soucieux de propositions concrètes, Nicholas Carr va même jusqu’à proposer de repousser les liens hypertextes en fin d’article, pour faciliter la lecture et la concentration et éviter toute distraction (voir Narvic, “Le lien est-il en train de tuer le texte ?”).

L’EXPÉRIENCE MODIFIE LE CERVEAU… ET ALORS ?

Pourtant, tout le monde n’est pas aussi catégorique. Le psychologue et cogniticien Steven Pinker rappelle dans le New York Times que la défiance actuelle n’a rien de nouveau. Les mêmes choses ont été dites après l’invention de l’imprimerie, des journaux, du livre de poche ou de la télévision. C’est la fonction même de nos cerveaux d’apprendre de nouvelles choses. “Les critiques des nouveaux médias utilisent parfois la science elle-même pour faire valoir leur cause, en invoquant des recherches qui montrent comment “l’expérience peut modifier le cerveau”. Mais les neuroscientifiques roulent des yeux à un tel discours. Oui, chaque fois que nous apprenons une information ou une compétence, la façon dont sont reliés nos neurones change. L’existence d’une plasticité neuronale ne signifie pas que notre cerveau est une masse d’argile broyée par l’expérience.”

Le journaliste scientifique, Jonah Lehrer, auteur de Comment nous décidons, affirme également dans une magistrale réponse à Nicholas Carr qu’il est encore trop tôt pour tirer une conclusion sur les effets négatifs du web. Les éléments de preuves qu’utilisent les Cassandre de l’Internet pourraient tout à fait être utilisés pour affirmer que nous ne devrions pas marcher dans une rue parce que la charge cognitive y est beaucoup trop grande, comme l’affirmait en 2008 un groupe de scientifique de l’université du Michigan, montrant les effets dramatiques d’une ballade en ville sur la mémoire, la maîtrise de soi et l’attention visuelle (voir “Comment la ville nuit-elle à notre cerveau”). “Sur la base de ces données, il serait facile de conclure que nous devrions éviter la métropole, que les rues de nos villes sont un endroit dangereux et qu’il vaudrait mieux rester à la maison et jouer sur Google. Ce serait un argument à courte vue, basée sur une lecture limitée d’un ensemble très limité de données”, répond Lehrer.

Carr soutient que nous sommes en train de nous saboter, en passant d’une attention soutenue à la superficialité frénétique de l’Internet. Selon lui, du fait de notre plasticité neuronale, nous sommes en train de devenir les miroirs du médium qu’on utilise. Pour Carr, le cerveau est une machine à traitement de l’information qui est façonnée par la nature des informations qu’elle traite.

Il ne fait aucun doute que l’Internet change notre cerveau, rappelle Lehrer. “Tout change notre cerveau”. Mais Carr néglige de mentionner que l’Internet est aussi bon pour l’esprit. Une étude sur l’ensemble des études consacrées aux effets cognitifs des jeux vidéo par exemple montre que le jeu conduit à des améliorations significatives des performances de plusieurs tâches cognitives, de la perception visuelle à l’attention soutenue. Même Tetris peut participer à une augmentation marquée de notre capacité à traiter de l’information. “Une étude en neurosciences de 2009 de l’université de Californie à Los Angeles, a constaté que l’exécution de recherches sur Google a conduit à une activité accrue dans le cortex préfrontal dorsolatéral (en comparaison avec la lecture d’un texte sous forme de livre) [voir : "Le papier contre l'électronique : lequel nous rend plus intelligent ?"]. Fait intéressant, cette zone du cerveau sous-tend des talents précis comme l’attention sélective et l’analyse intentionnelle que Carr dit avoir disparu à l’âge de l’Internet. En d’autres mots, Google, ne nous rend pas stupide, car l’exercice de nos muscles mentaux nous rend toujours plus intelligents.”

L’esprit est une machine pluraliste : “Cela ne signifie pas que l’essor de l’internet ne va pas nous conduire à la perte d’importants talents mentaux”, estime Lehrer qui donne un contre-exemple frappant. “Par exemple, lors de l’alphabétisation, quand les enfants apprennent à décoder les lettres, ils usurpent gros morceaux du cortex visuel précédemment consacré à la reconnaissance des objets. Le résultat final est que les humains alphabétisés sont moins en mesure de “lire” les détails du monde naturel.”

Jonah Lehrer nous invite à faire attention de ne pas confondre les études sur le multitâche et ses effets et les études sur les effets du web, de l’Internet et des écrans et à rester prudent pour ne pas tirer de conclusions hâtives d’études imparfaites et provisoires. L’Internet ne va pas nous transformer en simples unités de traitement du signal, comme le suggère Carr.

Une grande partie du livre de Carr s’intéresse au coût cognitif des traitements multitâches, un terrain scientifique bien balisé depuis 50 ans, notamment par Herbert Simon. Le cerveau est une machine bornée et on sait bien mieux comprendre pourquoi parler au téléphone en conduisant risque de provoquer un accident, estime Jonah Lehrer. Mais même ici, les études sont complexes. Le jeu vidéo par exemple semble améliorer notre capacité à effectuer plusieurs tâches à la fois (.pdf). Certaines études ont constaté que la distraction encourage la transformation inconsciente, ce qui conduit à de meilleures décisions dans des situations complexes. En d’autres termes, s’amuse Lehrer, la prochaine fois que vous êtes confrontés à un choix très difficile, vous devriez peut-être faire un peu de multitâche pendant quelques heures… D’autres études ont constaté que les distractions temporaires peuvent accroître la créativité. Enfin, il y a également des études qui montrent les avantages à laisser son esprit vagabonder

Pour aller dans le sens de Lehrer, il me semble que, peut-être plus que dans d’autres disciplines, les protocoles d’expérimentation des neuroscientifiques défendent souvent des thèses. On tombe facilement dans des propos radicaux autour de tout ce qui touche “les technologies de l’esprit”. La science et l’imagerie médicale semblent convoquées pour apporter des preuves. Alors que les différences de protocoles entre une étude l’autre, la petitesse des populations étudiées, nécessiterait beaucoup de prudence dans les conclusions. Ainsi, les mesures et résultats obtenus par l’imagerie par résonance magnétique sont peu reproductibles et s’avèrent bien moins fiables que ne le pensent les chercheurs qui l’utilisent, estime une récente étude.

Tout cela ne signifie pas que nous devrions toujours être distraits, mais cela suggère que l’attention n’est pas nécessairement un idéal, rappelle fort justement Jonah Lehrer. “La plus grande leçon, je pense, c’est que nous devons nous méfier de privilégier certains types de pensée sur les autres. L’esprit est une machine pluraliste.”

LA CULTURE N’EST PEUT-ÊTRE PAS BONNE POUR LE CERVEAU, MAIS C’EST UNE BONNE CHOSE POUR L’ESPRIT

Pourtant, comme Carr, Lehrer s’inquiète du risque de perte culturelle avec l’arrivée des nouvelles technologies. Comme Carr, Lehrer partage un goût pour les œuvres culturelles denses et difficiles. L’Internet, et la télévision avant lui, rendent certainement plus difficile pour les gens de se plonger dans la littérature, de trouver un moment de calme pour cela. De calme et d’ennui, car la littérature est aussi le lieu idéal de la rêverie. Elle n’est pas toujours le lieu de l’attention soutenue que désire Carr, au contraire. Mais l’argument de la défense de la culture n’a pas besoin des neurosciences pour être tenu, explique Lehrer. On n’a pas besoin d’évoquer le risque qu’encourt notre plasticité neuronale pour espérer que nous serons toujours aux prises avec des textes difficiles comme Auden, Proust ou Tolstoï. “Si nous sommes en désaccord sur la science, je pense que nous sommes d’accord sur le fait que se livrer à de la littérature est un élément essentiel de la culture. Ce n’est peut-être pas bon pour notre cerveau, mais c’est une bonne chose pour l’esprit. Nous avons besoin de Twitter et de “La terre vaine” (The Waste Land de T. S. Eliot).”

Notre cerveau n’a pas évolué naturellement pour nous permettre de lire : la lecture est une tâche contre nature, pour laquelle nos cerveaux ont besoin d’entraînement pour apprendre. Maryanne Wolf, directrice du Centre pour la lecture et la recherche sur le langage de la Tufts University et auteur de Proust and the Squid elle-même, rappelle que notre cerveau n’a pas été conçu pour lire. “Nous avons appris à le faire par une capacité extraordinairement ingénieuse de réorganisation de “pièces d’origines” – comme le langage et la vision, tous deux génétiquement programmés pour se dérouler de façon ordonné dans n’importe quel environnement nourricier.”

La recherche montre que chaque média apporte des attributs positifs, rappelle Nick Bilton. Les neurosciences ont montré que jouer à des jeux vidéo stimule des aires de notre cerveau qui contrôlent la mémoire de travail, la coordination des mains et des yeux et peut stimuler et améliorer plusieurs compétences cognitives. La lecture stimule des zones responsables de la réflexion, du raisonnement et de l’analyse critique. La narration auditive stimule des zones impliquées dans la créativité, la pensée contextuelle et les fonctions exécutives.

“On pourrait faire valoir que le Web, qui est la bibliothèque ultime de mots, vidéo, images, interactivité, du partage et de la conversation, est l’endroit par excellence pour apprendre.”

« Quelques leçons tirées de la crise », de George Soros : le financier philosophe

Dimanche 27 juin 2010

« Quelques leçons tirées de la crise », de George Soros : le financier philosophe

© Le Monde

Faire tenir en une centaine de pages et quelques milliers de mots « l’oeuvre de toute une vie » est un ambitieux et périlleux exercice auquel se livre le milliardaire américano-hongrois George Soros.

Dans son essai où est retranscrite une série de conférences tenues en octobre 2009, le financier réputé pour avoir, en 1992, fait « sauter » la Banque d’Angleterre en spéculant sur l’effondrement de la livre sterling, nous livre ses réflexions… philosophiques.

A 79 ans l’homme, admiré par les plus grands spéculateurs de la planète, le confesse. Depuis toujours, il nourrit « l’espoir de devenir un grand philosophe ». Une quête, presque une obsession, qui se comprend au vu de l’histoire singulière du personnage.

Né György Schwartz en août 1930 à Budapest, d’une famille juive aisée, adolescent au moment de la seconde guerre mondiale, M. Soros cherche à comprendre « le monde étrange dans lequel il est né ». A 17 ans, jeune homme, il s’exile à Londres ou il entame ses études supérieures.

Disciple des philosophes Karl Popper et de l’économiste Friedrich Hayek, M. Soros décrypte dans un discours fait d’abstractions – souvent indigestes – les mécanismes « de boucles de rétroactions réflexives ».

Un système décrivant l’influence que les opinions ont sur les événements et inversement, celles que les événements ont sur nos opinions. Cette mécanique, nous explique M. Soros, s’applique aussi aux marchés financiers : à trop croire à une hypothèse on finit par la renforcer. Ainsi se produisent des bulles, voire des superbulles, qui finissent par exploser.

Jusqu’ici rien de très nouveau. M. Soros avait déjà fait part de cette thèse dans ses précédents ouvrages comme L’Alchimie de la finance (éd. Valor, 1998) ou La vérité sur la crise financière (Denoël, 2008). Mais ici, il tente d’aller plus loin. La démonstration se poursuit, se prolonge, ainsi pendant de longues pages qui réclament un degré de concentration si extrême que M. Soros lui-même s’y perd.

Celui que l’on surnomme « le papy de la finance » raconte qu’au moment où il tenta de pousser son raisonnement, il ne comprenait plus rien à ses propres écrits. Il dû alors, « laisser tomber la philosophie pour consacrer son énergie à gagner de l’argent ».

Pragmatique, il deviendra richissime mais n’en restera pas là. M. Soros n’a eu de cesse entre deux « coups boursiers » de tenter de décrypter ce monde changeant et complexe. Et peu importe si ses pensées n’ont jusqu’ici pas été véritablement prises au sérieux.

Spéculateur et bienfaiteur

Ce nouvel opus trouvera-t-il un meilleur écho ? Suspecté d’avoir manigancé, aux côtés d’un « gang de hedge funds », la chute de l’euro, l’homme sait que tout ce qu’il dit « pourra être retenu contre lui ».

Mais M. Soros sait surprendre. Cultivant le paradoxe, ce spéculateur averti mais aussi généreux bienfaiteur se fait ici l’un des plus fervents défenseurs de la régulation financière.

Dénonçant les méfaits des « intégristes » du marché, ces économistes, penseurs, hommes et femmes politiques, tels Ronald Reagan ou Margaret Thatcher qui ont cru à tort à l’efficience de la concurrence sans frein et aux vertus du laisser-faire, il livre ses idées sur le nouvel ordre mondial. In fine, si ce n’est de la philosophie, c’est de la politique à laquelle M. Soros s’essaie en une centaine de pages et quelques milliers de mots.

Encore un effort pour être vraiment efficace !

Dimanche 27 juin 2010

Encore un effort pour être vraiment efficace !

© Le Monde

Jean-Pierre Jouyet, président de l’Autorité des marchés financiers (AMF)

Depuis sa première réunion au niveau des chefs d’Etat en 2008, le G20 est présenté comme le nouvel alpha et omega de la gouvernance mondiale. La mise en scène de ces grand-messes obéit à une chorégraphie désormais bien rodée : dramatisation en amont des enjeux – le G20 pourra-t-il une nouvelle fois sauver la planète finance et la planète tout court ? – préparant le terrain à l’annonce d’un accord général où chacun trouve des motifs de satisfaction.

Mais comme Aragon et Jean Ferrat, nous croyons que tout équilibre vient du balancier. Or aujourd’hui, le balancier repart dans l’autre sens : et si les G20 n’avaient servi à rien ? Et si nous étions en juin au même point qu’à l’automne 2008, mêmes incertitudes sur la capacité de résistance de nos banques, mêmes angoisses sur le tarissement du financement de nos économies et sentiment que la finance n’a en rien perdu de son opacité, de sa volatilité et de sa voracité. A la seule différence que les marchés seraient plus encore qu’hier instrumentalisés par des algorithmes qui arbitrent à la place des hommes et que les Etats n’ont plus les réserves suffisantes pour se porter au secours de leurs banques.

Je crois que le G20 ne mérite pas des appréciations aussi tranchées, dans un sens ou dans l’autre. Surtout, il y a un contresens sur ce qu’est le G20. Ce n’est pas l’équivalent en matière économique du Conseil de sécurité des Nations unies. Ses décisions n’ont pas force exécutoire. En revanche, c’est le cadre irremplaçable d’échange et de coordination entre les plus grandes économies de la planète.

De la succession des crises que nous traversons émerge un nouvel ordre. L’ancien monde finit et ne reviendra pas. Le bouleversement des équilibres économiques mondiaux, le déplacement du centre de gravité du globe appellent une autre forme de gouvernance économique que celle que nous avions jusqu’ici. Le G20 est la seule réponse possible. C’est le lieu légitime pour organiser une sortie de crise coordonnée et décider des grands principes d’une meilleure régulation de l’activité financière. Dans un monde globalisé, mais aussi régionalisé, il est normal que ses recommandations restent de portée générale compte tenu de la diversité de nos modèles économiques, et que chaque bloc les décline ensuite localement. Le G20 est aussi une chance pour l’Europe, si elle parvient à s’organiser pour peser suffisamment dans les débats en évitant ainsi un G20 sino-américain.

Si l’on s’en tient à cette acception du rôle du G20, non seulement il n’a pas démérité, mais encore peut-on porter à son crédit, dans le domaine qui me concerne, des impulsions décisives sur de nombreux sujets. Qu’on en juge.

Il fallait réguler les entités qui ne l’étaient pas, tels les agences de notation ou les fonds spéculatifs. C’est en cours de mise en oeuvre, avec des modalités différentes en Europe et aux Etats-Unis. Il fallait nous armer pour mieux détecter les risques, faire mieux circuler l’information, et coordonner au maximum les politiques de régulation : la mise en place de différents étages de supervision macroprudentielle, en cours aux Etats-Unis, en Europe, en France même, y répond. Il fallait renforcer la solidité des acteurs, ce que le G20 a également décidé au travers d’un ensemble de mesures telles que la révision des règles de Bâle II (règles bancaires prudentielles) pour assurer une meilleure adéquation entre le capital et le risque des banques ou les obliger à constituer, de façon contra-cyclique, des provisions élevées prélevées sur leurs bénéfices au cours des périodes de conjoncture favorable.

Reste à s’entendre sur la date à laquelle ce Bâle III entrera en vigueur et, surtout, à veiller à son application universelle. Reste aussi à veiller à une bonne articulation de ces nouvelles règles avec la proposition européenne de taxation des bilans des banques.

Je crois également que l’on n’aurait pas pu progresser aussi vite, tant aux Etats-Unis qu’en Europe, dans nos réflexions sur la standardisation, la compensation et l’enregistrement du plus grand nombre possible de dérivés de crédit si le G20 n’avait pas fixé le cap. Mais si l’on veut que demain le G20 ne soit pas perçu, à tort, comme un simple lieu de déclamation mais comme un endroit où s’organise plus efficacement encore la régulation, il devra évoluer dans trois directions.

D’abord, le G20 doit éviter le péché d’orgueil. Sa crédibilité sera minée s’il affiche des plans d’action trop ambitieux. Il vaut mieux pour le G20 adopter des objectifs réalistes, mesurables et auxquels les pays membres se tiennent effectivement. Il doit être clair sur les délais nécessairement longs entre l’adoption des principes et leur transcription en droit, car les marchés, pragmatiques, font très bien la part des choses entre engagements crédibles et ce qui relève de l’incantation.

Il doit enfin éviter de se disperser sur un trop grand nombre de sujets. Sa valeur ajoutée, que personne ne lui conteste, c’est de se concentrer sur les perspectives macroéconomiques post-crise et la définition d’un cadre de régulation financière mondial. Ensuite, le G20 doit être une institution à l’autorité plus établie. S’il va de soi que chaque pays doit garder la possibilité de mettre en musique ses préconisations en tenant compte de ses spécificités, il faudrait en revanche donner un caractère plus contraignant aux décisions du G20. Faute de quoi, la recherche de la convergence de la norme, qui fait l’unanimité sur le papier, restera un voeu pieux.

Les négociations sur les normes comptables en sont l’illustration, tout comme la façon dont chacun a interprété les principes adoptés sur l’encadrement des bonus. Grosso modo, les Européens ont été les bons élèves et ont pris des mesures coercitives, les Américains ont préféré s’en tenir à une approche volontaire, tandis que, pour les grandes économies asiatiques, il s’agissait tout simplement d’un non-sujet. Les distorsions de concurrence qui en résultent pénaliseront les plus vertueux dans nos économies ouvertes.

Enfin, les pays membres du G20 devront aborder les échanges dans un esprit plus constructif s’ils veulent surmonter leurs divergences aujourd’hui trop accusées, en particulier dans le domaine macroéconomique, afin d’éviter l’adoption de conclusions trop a minima : on le voit dans la querelle sur les taux de change et dans les approches radicalement différentes des sorties de crise. En particulier, il est de l’intérêt commun de tous les pays qui siègent au G20 de réconcilier leur approche sur trois sujets essentiels pour l’ordre économique mondial : l’orientation d’une épargne de court terme vers le financement d’une croissance plus durable à long terme, une nouvelle organisation de nos marchés pour financer de façon optimale la croissance, et la résorption des déséquilibres publics et privés pour une reprise économique mieux répartie.

Ces trois conditions remplies, le G20 sera l’enceinte qui pèsera le plus dans la gouvernance économique et financière mondiale.

Jean-Pierre Jouyet, président de l’Autorité des marchés financiers (AMF)

Les mafias menacent l’ordre mondial selon l’ONU

Vendredi 25 juin 2010

Les mafias menacent l’ordre mondial selon l’ONU

© Le Monde

Le crime organisé est devenu une force à l’échelle mondiale, a déclaré à l’ONU, à New York, Antonio Maria Costa, directeur exécutif de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) basé à Vienne. « La criminalité est devenue mondiale, a atteint une dimension macro-économique et pose une sérieuse menace pour la paix et même pour la souveraineté des nations », a-t-il déclaré lors de la présentation à une réunion plénière de l’Assemblée générale de l’ONU un nouveau rapport de l’ONUDC intitulé « La mondialisation de la criminalité: évaluation de la menace posée par le crime organisé international ». Il a regretté que dix ans après son adoption à Palerme, la Convention de l’ONU contre le crime organisé transnational, seul instrument international contre le crime, ne soit pas assez suivie d’effet et que tous les pays n’y adhèrent pas.

Ce rapport estime qu’environ 140 000 personnes sont victimes de trafic d’êtres humains alimentant l’industrie du sexe en Europe, qui représente un revenu annuel de 3 milliards de dollars pour ses exploitants. Le rapport indique aussi que les deux principaux flux de migrants clandestins vont d’Afrique en Europe et d’Amérique latine aux Etats-Unis. De 2,5 à 3 millions de migrants passent clandestinement d’Amérique latine aux Etats-Unis chaque année, rapportant 6,6 milliards de dollars aux passeurs.

L’Europe est le plus gros marché régional en valeur pour l’héroïne (20 milliards de dollars) et la Russie en est le premier pays consommateur au monde (70 tonnes). « Les stupéfiants tuent entre 30 000 et 40 000 jeunes Russes par an, soit le double du nombre de soldats de l’Armée rouge tués pendant l’invasion de l’Afghanistan dans les années 1980″, indique le rapporteur. Pour lui, « l’attention et les critiques se concentrent sur les principaux pays producteurs de drogues illicites, tels que l’Afghanistan (opium) et la Colombie (coca), mais c’est dans les pays (riches) de destination qu’est réalisée la plus grande partie des profits du commerce de la drogue. Par exemple, le marché mondial de l’héroïne afghane est estimé à environ 55 milliards de dollars, mais seulement 2,3 milliards de dollars, soit environ 5 %, reviennent aux agriculteurs, aux négociants et aux insurgés afghans. » Le rapport constate aussi que près de la moitié des médicaments testés en Afrique et en Asie du Sud-Est sont contrefaits et inadéquats, accroissant les risques de maladie au lieu de les réduire.

« L’action répressive contre les groupes mafieux ne permettra pas de mettre un terme aux activités illicites si les marchés sur lesquels ils s’appuient restent intacts, notamment les hordes de délinquants à col blanc — avocats, comptables, agents immobiliers et banquiers — qui les protègent et blanchissent leurs gains. L’expansion des marchés noirs est due autant à la cupidité des cols blancs qu’à celle des groupes criminels organisés. »

Pour l’ONU, la menace n’est pas seulement économique. « Les profits tirés du crime et la menace d’utiliser la force, permettent aux criminels d’influencer des élections, des politiciens et même des militaires », ajoute-t-il. Selon lui, les pays les plus faibles sont les plus exposés au risque mais la menace est globale. « Les flux illégaux pointent presque tous vers le Nord » car « les plus grandes économies sont les plus gros marchés pour les biens illégaux ».

Des associations portent plainte contre la CIA pour des ‘expérimentations humaines’

Vendredi 11 juin 2010

Des associations portent plainte contre la CIA pour des ‘expérimentations humaines’

© Le Monde

Huit organisations américaines ont porté plainte contre la CIA, jeudi 10 juin. Selon elles, les médecins qui assistaient aux interrogatoires de suspects de terrorisme pratiquaient des « expérimentations » médicales sur les détenus.

Les huit organisations, dont Physician for Human Rights, qui a publié lundi un rapport mettant en lumière ces pratiques, Amnesty International, le Center for Victims of Torture ou encore Human Rights Watch, ont déposé une plainte officielle devant le Bureau des protections contre les expérimentations humaines (OHRP).

Cet organisme fédéral est chargé d’évaluer le respect des règles d’éthique dans les recherches médicales sur des personnes, financées par des fonds publics. « L’OHRP devrait déclencher immédiatement une enquête officielle sur les expérimentations pratiquées par la CIA sur les détenus », écrivent les organisations dans leur plainte.

Elles rappellent que des « preuves » existent que les médecins de la CIA récupéraient des données au cours des interrogatoires dits « améliorés » des prisonniers considérés comme de « haute importance » afin d’affiner ces techniques ou de les pratiquer simultanément. Parmi ces techniques, la privation de sommeil, le ligotage dans des positions inconfortables, ou l’exposition à des températures extrêmes.

Dans le même ordre d’idée selon les organisations, les médecins « réunissaient des données sur les détenus soumis à la simulation de noyade afin de développer de nouvelles méthodes et procédures ». « La CIA ne se conformait apparemment pas aux règles d’éthique prévoyant que toute personne se prêtant à une recherche médicale doit être consentante et pouvoir arrêter sa participation à tout moment », écrivent-elles.