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S’opposer à la fabrication du nouvel individualisme de l’”Homme nouveau” néolibéral

S’opposer à la fabrication du nouvel individualisme de l’”Homme nouveau” néolibéral

Rien n’est plus urgent que d’assimiler correctement les ressorts de l’hégémonie acquise par le néolibéralisme. Il faut donc bien comprendre la rupture que signifie « néo » dans « néolibéralisme ». Le libéralisme classique prône le « laisser faire » au motif que le marché serait un mécanisme « naturel ». Le néolibéralisme, quant à lui, ne considère absolument pas le marché comme étant naturel, mais comme étant une construction institutionnelle, façonnée par la loi, et qui nécessite une intervention permanente de l’État. Pour le néolibéralisme, l’économie doit être dirigée, soutenue et protégée par la loi, les institutions et l’État.

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Couverture de la première édition du Léviathan de Thomas Hobbes

Pour construire cette marchandisation généralisée, la vie des individus doit être intégralement réglée par et sur le marché. C’est pourquoi le néolibéralisme ambitionne de créer un « homme nouveau » : l’ « homme néolibéral ». L’ « homme néolibéral » est un être froid. Calculateur. Rationnel. Qui procède en permanence à des arbitrages résultant de calculs d’optimisation et de maximisation. L’ « homme néolibéral » est une petite entreprise à lui tout seul.

Le néolibéralisme cherche donc à façonner les individus comme des entrepreneurs, c’est-à-dire des acteurs rationnels aptes à prendre des décisions conformes à la logique marchande. Le capital va ainsi pénétrer tous les aspects de la vie pour les remodeler à son image. Il va tout faire pour fabriquer de nouvelles normes sociales conformes à cet objectif. Il va prescrire des comportements aux individus, d’où le rôle nouveau attribué aux médias.

L’État doit contribuer à fabriquer l’ « homme néolibéral », afin qu’il soit pleinement responsable de lui-même. Cette perspective est d’ailleurs accueillie favorablement par des individus richement dotés en capital financier ou culturel, qui mépriseront les « assistés ». Pour la grande majorité de la population, la destruction des systèmes de protection sociale, inhérente à cette politique, se traduira par une forte régression de leur position sociale. Au lieu d’incarner la volonté générale, la rationalité marchande qui s’abat sur l’État le transforme en entreprise, comme un simple acteur du marché. L’État n’obéit plus qu’aux besoins du marché, il le soutient et le nourrit par de multiples subventions publiques puisées de l’impôt, son unique objet devenant la garantie de l’activité économique.

Dès le plus jeune âge, les esprits sont imprégnés par un ensemble de signaux (images, objets, sons) émanant de la culture américaine et ouvrant la voie, en rendant les cerveaux « disponibles » à la pénétration ultérieure des « valeurs du marché ».

Cette dimension du néolibéralisme est largement sous-estimée. Certes, ses implications sociales sont correctement perçues, mais elles ne représentent que la partie immergée de l’iceberg et ne sont pas encore comprises comme un projet totalitaire. Car ce qui se profile, c’est l’assassinat du citoyen, égal en droit aux autres, ayant une volonté commune et une perception du bien public. Le citoyen doit disparaitre et laisser la place à l’ « homme néolibéral ». Le corps politique doit être détruit – le peuple -, et remplacé par une collection d’entrepreneurs, modèles de l’être froid et calculateur.

L’individu libre, rationnel et autonome, totalement indépendant des autres individus et de sa société, est en effet le héros du libéralisme économique. Très officiellement, il s’agit du postulat d’atomicité des agents sur les marchés. Les individus seraient des atomes. Ils seraient fondamentalement mauvais et égoïstes. Ces individus resteraient moralement ambigus : ils voudraient jouir des biens de ce monde dans la tranquillité (pacifisme), mais l’avidité et l’illimitation des désirs seraient nécessaires pour alimenter la machine économique et produire des richesses. L’individu atomisé doit appartenir à l’espace naturel pour que l’économie devienne une science de la nature. Un tel individu naturel n’ayant jamais existé, il a fallu inventer une anthropologie libérale. Cette doctrine est ainsi construite sur des apories (contradictions insurmontables).

Si l’individu libre et rationnel est le héros de l’économie libérale, l’utilité en est le concept fondamental depuis plus de deux siècles. Ce terme aura deux sens. Pour les auteurs classiques, il s’agit de l’aptitude à satisfaire des besoins humains. Un bien utile est une valeur d’usage. Par extension, l’utilité sera définie comme étant la satisfaction, un indice de plaisir obtenu par l’individu, grâce à la consommation des marchandises. Elle est supposée mesurable pour chaque unité d’un objet consommé.

L’utilitarisme désignera cette opération mentale de l’individu qui consiste à évaluer les intensités de plaisirs et de peines liées à chaque unité de marchandise consommée. L’individu libéral est donc un calculateur expert dont l’intérêt est d’obtenir le maximum de plaisir avec le minimum de peine ou de dépense. Toute la science économique libérale, dominante, est construite sur ce principe de base, fondamentalement égoïste. C’est trop simple ? Il aura fallu des siècles de cogitation philosophique pour admettre ce résultat. Les philosophes sont-ils incapables ?

Pas tout à fait ! Car il y avait là un problème moral difficile à résoudre. La proposition libérale prenait le contre-pied de toutes les croyances religieuses et éthiques forgées par l’humanité depuis ses origines. La rupture ouvrait une boîte de Pandore. Pour la première fois, des sociétés humaines mettaient l’intérêt égoïste des individus comme justification unique des leurs actes. Pour la première fois, l’activité économique justifiait la cupidité et devenait la raison d’être de la vie elle-même. Des philosophes durent s’expliquer longtemps pour le faire admettre.

I- L’ÉGOÏSME INTÉRESSÉ AUX COMMANDES

L’Église et l’aristocratie étaient les piliers des sociétés européennes jusqu’au XVIe siècle. Il ne s’agit pas de les réhabiliter, mais de se rendre compte que leur disqualification radicale était nécessaire pour permettre l’hégémonie politique du capitalisme bourgeois.

En Europe, il s’agissait d’une variante des sociétés de castes indo-aryennes. L’Église enseignait les vertus nécessaires au salut éternel. Le plus souvent, le fond païen et festif des masses illettrées l’emportait. L’Église organisait donc le repos dominical, les veilles, plus de cinquante fêtes religieuses annuelles, plus les vigiles, sans oublier les pèlerinages interminables, forme touristique de l’époque. De sorte que tout ce monde-là travaillait très peu, malgré la faible productivité agricole. L’héroïsme et l’honneur étaient les vertus affichées par la caste des guerriers aristocratiques qui monopolisait les terres dans un système hiérarchisé. L’objectif de tous était de dompter la mort et de ne pas s’attacher aux biens terrestres.

Au XVIe siècle, le souci principal du capitalisme en expansion, d’abord commercial, puis productiviste, fut de mettre au travail la population et de combattre l’oisiveté et le vagabondage. Même un auteur libéral comme E. Heckscher le montre en étudiant l’évolution similaire des législations du travail en Angleterre et en France, de Henri VIII à Cromwell et de Sully à Colbert.

Le paradoxe vient de ce que la cupidité marchande est érigée en vertu par la voie de la critique morale et religieuse. Cela montre l’ampleur de l’effort doctrinal auquel il a fallu consentir.

La perte de légitimité de l’Église vint d’abord de la violence des discours critiques des protestants contre le luxe, la débauche et la corruption qui se généralisent dans l’Église. Les papes sont devenus de véritables innovateurs financiers qui, à court d’argent, parviennent à vendre le salut éternel en petites coupures d’indulgences devenues très démocratiques. La nouveauté, c’est le caractère intégriste et puritain de cette critique, sur fond de révoltes populaires soutenues souvent par une petite noblesse ruinée : John Wyclif dans l’Angleterre du XIVe siècle ; Jérôme Savonarole à Florence (mort en 1497) ; Martin Luther en Allemagne ; révoltes calvinistes en France au XVIe siècle. Rome est la nouvelle Babylone promise à la destruction. Cette première phase protestante est peu libérale. Son apogée est la victoire de Cromwell dans la guerre civile anglaise et la décapitation du roi (1649). Mais les violences laissent partout un goût amer.

La seconde phase de la critique de ce qui deviendra l’Ancien régime recherche donc les voies d’une pacification sociale. Mais comment faire en sorte que les hommes puissent vivre dans une société civilisée lorsqu’on a admis le constat calviniste (et luthérien) de la déchéance irrémédiable de l’homme ? Il s’agit d’un individu fondamentalement mauvais, incapable de la moindre œuvre pour assurer son salut éternel. Seul Dieu, par sa grâce, peut sauver des élus de son choix. Ce puritanisme protestant nous poursuit encore.

Le jansénisme français tentera d’apporter une réponse quiétiste à cette angoisse permanente du puritain, damné en puissance, qui ignore tout de la décision divine. Le quiétisme est une doctrine mystique qui s’appuie sur les œuvres du prêtre espagnol Molinos (mort en 1696), et qui faisait consister la perfection chrétienne dans l’amour de Dieu et la quiétude passive et confiante de l’âme. La nature de l’homme est mauvaise, certes. Mais la nature, œuvre de Dieu, est bonne. Il faut donc réintégrer l’homme dans le juste système des lois naturelles. L’ambition de la future science économique sera de « découvrir » les lois économiques, partie intégrante de la nature.

« Tous les penseurs à l’origine de l’économie politique, y compris Adam Smith, sont nourris de la lecture des moralistes, laïcs et religieux, principalement jansénistes, du XVIIe siècle français : Arnaud d’Andilly, Saint-Cyran, Pascal, La Rochefoucauld, Nicole » (Serge Latouche, L’invention de l’économie, Ed. Albin Michel Économie, 2005, page 118).

Leur objectif commun sera de mettre la cupidité naturelle de l’individu au service de la société. « Il n’y a donc rien dont on ne tire de plus grands services que de la cupidité même des hommes. Mais afin qu’elle soit disposée à les rendre, il faut qu’il y ait quelque chose qui la retienne ; car si on la laisse à elle-même, elle n’a ni bornes ni mesures. Au lieu de servir à la société humaine, elle la détruit » (Christian Laval, L’Homme économique, Essai sur les racines du néolibéralisme, Ed. Gallimard, 2007, p. 99, citant Pierre Nicole [1625-1695] Œuvres philosophiques et morales). Ainsi Nicole serait à la recherche d’une solution politique pour freiner la démesure et l’illimitation de la cupidité humaine. En attendant, les moralistes vont poursuivre l’œuvre de destruction de la morale aristocratique.

« Dévoiler les intérêts dans les vertus est une opération de vérité que chacun doit s’imposer : les moralistes français s’en sont fait un devoir » (Christian Laval, op. cit. page 86).

La Rochefoucauld (1613-1680) y excelle à cause de la qualité littéraire de ses maximes, courtes et incisives (François de La Rochefoucauld, Maximes [1680], Ed. Garnier). On y découvre que toutes les actions humaines, même sous les apparences de la plus haute générosité héroïque, charité ou désintéressement, sont fondamentalement viciées. Elles sont guidées par la vanité et l’amour de soi. Il s’emploie à démonter la mécanique du calcul de l’intérêt toujours présente dans ces conduites.

Dans le même temps, quasiment, le duc de Saint-Simon (1675-1755) nous offrait, dans ses Mémoires, une satire mordante de la corruption des mœurs à la cour d’un Louis XIV vieillissant.

Apologies du vice ? Le pessimisme angoissé du protestantisme et du jansénisme allait permettre l’expression de thèses extrêmes, impensables jusque-là, sur le caractère illimité de la méchanceté humaine. Selon Thomas Hobbes (1588-1679) l’homme est désir et peur. Sa nature est celle d’un être insatiable, sans repos dans son désir de possession des choses. Mais il prend conscience du danger de l’affrontement avec d’autres êtres tout aussi insatiables. Son Léviathan (1651) est l’expression, pas tout à fait nouvelle, de la nécessité d’un pacte social contractuel, imposé par une souveraineté fictive pour que le désir ne soit pas destructeur.

Le XVIIe siècle français va constater le succès des coquins et des tartuffes. Le cynisme de Don Juan, sa capacité à enfreindre toutes les règles morales lui apporte plaisirs et succès, tandis que la cause de Dieu est plaidée par un valet obtus. Pour Molière (ex. Le Misanthrope), comme pour La Bruyère (Caractères), la vertu est source de désagréments multiples.

La littérature traduit bien la montée en puissance dans la bourgeoisie des maquignons sans foi ni loi. La vertu devient socialement inefficace. Corneille, dernier défenseur de l’honneur aristocratique, se démode face au janséniste Racine qui dépeint la déchéance humaine sous l’emprise des passions. Il y a davantage d’économie dans les grandes œuvres que dans les manuels d’économie. La raison esclave des passions, constatait David Hume (1711-1776), ami intime d’Adam Smith. Et il fallait qu’il en soit ainsi.

En Angleterre, Bernard de Mandeville (Bernard de Mandeville, Fable des abeilles ou les vices privés font le bien public [1714], Vrin, 1974 & 1991) crée le scandale avec sa Fable des abeilles (1714). Il défend l’idée que les vices privés font le bonheur public. Plus sobrement, nous dirons qu’il s’agit d’une apologie du luxe comme source de dynamisme économique. Les dépenses fastueuses sont source d’activités et d’emplois. Un hypothétique retour à la vertu frugale provoquerait le retour du chômage et de la pauvreté, le dépérissement des arts. « Toujours, les plus grandes canailles de toute multitude ont contribué au bien commun » écrivait-il.

En 1758, François Quesnay (1694-1775) lançait la première doctrine économique explicitement libérale (François Quesnay, Tableau économique des physiocrates [1758], Calmann-Lévy, 1960) qu’il baptisa « Physiocratie », indiquant par-là qu’il s’agissait d’un système de gouvernement de la nature. L’économie se revendiquait officiellement comme science de la nature. Cette école inventa les deux revendications populaires du libéralisme : laisser faire et laisser passer.

Jusque-là, tous les économistes et la plupart des philosophes, acceptaient l’idée que, derrière toutes les actions humaines, bonnes ou mauvaises, derrière toutes les manifestations de la nature, subsistait un plan divin. La bonne providence veillait.

II- L’ÉQUILIBRE DES PASSIONS OU L’INDIVIDUALISME DÉBRIDÉ ?

Le coup de force d’Adam Smith a été de convaincre que la Providence n’est pas utile. La nature se règlerait toute seule. La somme des intérêts égoïstes individuels déboucherait sur l’harmonie dans la société, grâce à la main invisible de la libre concurrence. C’est le paradoxe le plus populaire de toute la littérature libérale. Parlant du boucher et du boulanger, il écrit : « Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme » (Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la Richesse des nations, GF Flammarion, 1991, p. 82). Ainsi les intérêts privés et les passions des individus les disposent naturellement à diriger leurs fonds vers les emplois les plus avantageux à la société. La concurrence absolue entre les individus entraîne une tendance à l’égalisation des profits et à cette répartition des fonds vers les activités avantageuses pour tous.

Dès le premier chapitre de la Richesse des nations, A. Smith décrète que l’échange est une tendance naturelle à l’individu, qu’elle est à l’origine de la division du travail entre les hommes, chacun se spécialisant dans une tâche ou dans une activité économique où il serait le plus habile. Mais l’approfondissement de la division du travail a besoin de l’élargissement permanent des marchés. La seule justification du système de Smith est la croissance de la productivité du travail, de la production et donc de l’enrichissement matériel de la société.

La société elle-même devient pleinement commerçante. « Une fois que la division du travail a été entièrement établie, il n’y a qu’une infime partie des besoins d’un homme auxquels le produit de son propre travail peut pourvoir. Il pourvoit à la partie de loin la plus grande de ses besoins en échangeant la partie en surplus de son propre travail qui dépasse sa propre consommation contre de pareilles parties du travail des autres hommes selon le besoin qu’il en a. Ainsi chaque homme vit d’échanges et devient dans une certaine mesure un marchand, et la société elle-même devient proprement une société commerçante » (Smith, Adam, op. cit. p. 92). On trouve toutes les caractéristiques du parfait « néolibéral » contemporain chez Adam Smith : apologie d’un système complet de marchés qui s’autorégulent parfaitement, libre-concurrence et libre-échange international absolus, flexibilité des salaires, droits du propriétaire de fonds, État minimal dont l’intervention régulatrice est jugée néfaste.

L’idéal de Smith reste néanmoins l’enrichissement paisible et l’harmonie sociale. Il est hostile au système colonial anglais qui aboutit, selon lui, à des prélèvements abusifs sur le consommateur national.

Le Baron d’Holbach (1723-1789), matérialiste et encyclopédiste, est l’auteur d’un Système de la nature. Il met une sorte de passion à organiser la lutte contre la religion, associée au despotisme et au fanatisme (Denis Huisman, Histoire de la philosophie française, Ed. Perrin, 2002, p. 315 ». Despotisme et fanatisme justifiés au nom du bonheur individuel, comme indiqué dans la citation suivante, retenue par C. Laval : « L’Homme, tant physique que moral, être vivant, sentant, pensant et agissant ne tend à chaque instant de sa durée qu’à se procurer ce qui lui plaît ou ce qui est conforme à son être, et s’efforce d’écarter de lui ce qui peut lui nuire. La conservation est donc le but commun vers lequel toutes les énergies, les forces, les facultés des êtres semblent continuellement dirigées. Les physiciens ont nommé cette tendance ou direction, gravitation sur soi ; Newton l’appelle force d’inertie ; les moralistes l’ont appelée dans l’homme l’amour de soi qui n’est que la tendance à se conserver, le désir de bonheur, l’amour du bien-être et du plaisir » (Christian Laval, op. cit. p. 138). C. Laval ajoute qu’il s’agit-là d’une des propositions les plus courantes dans les écrits des auteurs des Lumières. L’idée selon laquelle l’intérêt est la force de gravitation du monde moral se retrouve aussi bien chez Helvétius que chez Beccaria ou Bentham.

L’idéologie du capitalisme libéral se retrouve ici devant une contradiction fondamentale. La force d’inertie de Newton risque de se transformer en ce que Freud appelait la « pulsion de mort », en volupté du non-être, en nirvana du moine ou de l’opium. L’individu, devenant bourgeois, a besoin d’un supplément d’âme et de brutalité.

Les passions, certes dangereuses, sont incontournables. La valorisation du désir, de la passion et de l’action constitue le socle culturel qui permet de justifier l’enrichissement, le luxe et le progrès matériel. Cela suppose une « valorisation de la passion pour elle-même en tant qu’énergie primordiale sans laquelle le monde moral resterait inerte, c’est-à-dire sans laquelle les hommes n’auraient aucun mobile pour agir » (Christian Laval, 2007. op. cit., p. 130). Ce visage violent et prédateur du bourgeois a besoin d’être masqué par un discours libéral policé. Le désir illimité est explicite chez les philosophes des Lumières.

« Il y a un discours de fond, plus radical, qu’il faut sortir de l’ombre. Il est une défense et illustration de la passion la plus intense possible, un discours de la maximisation… L’esprit bourgeois ne se réduit pas à la modération des désirs au nom de la raison, il justifie le désir en tant que tel », écrit Christian Laval, qui en trouve l’expression la plus nette chez Helvétius (Helvétius, Claude-Adrien, De l’Esprit, 1758). Nous pouvons en extraire et résumer quelques traits importants du discours libéral.

Helvétius reprend le postulat de l’homme hédoniste, calculateur des plaisirs et des peines, commun aux héritiers de Locke. Mais il insiste sur la nécessité de la passion intense, seule capable de mettre l’homme en mouvement. C’est la force des sensations, des sentiments, qui permet à l’homme de fuir l’ennui et de vaincre sa paresse naturelle (force d’inertie). On peut citer le théorème d’Helvétius : « L’activité de l’esprit dépend de l’activité des passions ». Depuis Hobbes, donc, l’homme apparaît comme un être naturellement insatiable.

Il ne s’agit pas de satisfaire uniquement aux besoins physiologiques du corps, qui sont hélas bornés. Il s’agit bien de l’esprit, de ses désirs qui peuvent être illimités, grâce aux passions. Ce postulat des désirs illimités est indispensable pour faire fonctionner le modèle mathématique de l’économie libérale, car il permet d’avoir en permanence une demande de produits qui excède l’offre croissante des produits. Notre capitalisme ne sait pas gérer l’offre excédentaire, c’est-à-dire l’abondance des marchandises.

Comment éviter les effets destructeurs de l’illimitation des désirs et rendre possible la vie en société ? Depuis la Renaissance, la philosophie sociale, celle des Grotius, Pufendorf, Bodin, Hobbes, jusqu’à Rousseau, a tenté d’apporter une réponse en terme de pacte ou de contrat social entre les individus qui, de manière plus ou moins démocratique, reconnaissent le pouvoir de la Loi souveraine.

Le capitalisme libéral n’a pas retenu ce type de solution abstraite qui avait l’inconvénient d’accorder à la Loi un pouvoir dénoncé comme abusif, sinon totalitaire. Le postulat de A. Smith, affirmant que les égoïsmes individuels s’harmonisent naturellement, nous fut imposé à la place. Le terme « dissociété » indique le prix que nous devons payer quand nous acceptons cette dérégulation, toute entière contenue dans l’œuvre de Smith.

III- ROBINSONNADES ET INDIVIDUS CALCULATEURS : ANTHROPOLOGIE LIBÉRALE

Pour que la science économique libérale devienne une science de la nature, il faudra inventer l’homme naturel qui jusque-là n’existait pas.

John Locke (1632-1704) et David Hume (1711-1776) en ont dressé les premiers portraits psychologiques. L’individu étant un élément manquant, il fallut l’inventer, imaginer un homme de la nature qui soit hors de l’histoire (ou avant l’histoire) et hors de la société, inventer l’anthropologie libérale. D’où la floraison au XVIIe siècle de ce qu’on appellera plus tard les « robinsonnades », des récits qui mettent en scène de tels individus solitaires, et serviront à définir l’individu éternel, semblable à lui-même à travers les siècles.

Robinson Crusoé (1719), le roman de Daniel Defoe (1660-1731), servira de modèle aux robinsonnades. « C’est le roman où s’expriment, selon Marx, les traits les plus essentiels de l’anthropologie capitaliste et marchande » (Christian Laval, op. cit., p. 130). L’aventure de Robinson exprime une rupture (nécessaire ?) avec la société, la communauté et la tradition. Il est seul, angoissé, face à la nature et à ses besoins. Il découvre la valeur du travail et de l’investissement. Il devient le maître et le modèle de Vendredi, tout en professant un anticolonialisme de bon aloi.

Montesquieu (1689-1755) tente d’imaginer ce que sont les lois naturelles, qui concerneraient l’homme en tant qu’animal vivant qui a des besoins : nourriture, sexualité et autres. Contrairement à l’homme naturel de Hobbes (1588-1679), un loup pour l’homme, celui de Montesquieu est un être sociable dont la vocation est de vivre en paix avec ses semblables. Pour ces deux auteurs, la Loi commune doit l’emporter sur l’individu. J.J. Rousseau (1712-1778) va dans le sens de Montesquieu. Il a besoin de la fiction d’un homme d’avant la société, naturellement bon, mais corrompu par la vie sociale. Son salut vient d’un contrat social abstrait, librement consenti, qui garantit la liberté et la vie en société. Cette construction est un peu plus optimiste que celle de Hobbes. La robinsonnade de Turgot (1727-1781) peut sembler plus radicale. Son individu des origines est seul face à la nature (Anne Robert Jacques Turgot, Valeurs et monnaies, 1760). Le premier échange se fait entre la nature et l’homme. Celui-ci veut obtenir des biens utiles, sinon nécessaires, et dépenser sa peine pour les obtenir. C’est donc un calculateur d’utilité et de désutilité. La fabrication d’outils résulte aussi de calculs. Il s’agit d’augmenter l’obtention d’utilités futures en sacrifiant des gains immédiats. C’est Condillac (1714-1780) qui va le plus loin dans le sens de l’idéologie sensualiste. Pour illustrer la formation et l’influence des sensations sur l’individu, il imagine l’exemple de la statue inanimée au départ, « organisée intérieurement comme nous et animée d’un esprit privé de toute espèce d’idée » (Étienne Bonnot de Condillac, Essai sur l’origine des connaissances humaines, 1746). Elle s’éveille à la vie sous l’effet des sensations. Celles-ci permettent à l’individu de calculer les plaisirs et les peines. Adam Smith invente le chasseur et le pêcheur primitifs, d’avant le capital, qui échangent des équivalents en temps de travail. Il affirme que leur tendance naturelle est d’échanger, de faire du troc. Il apportera dès lors un changement fondamental aux raisonnements de ses prédécesseurs en affirmant que le seul contrat qui en vaille la peine est le contrat commercial fondé sur l’intérêt.

Ces robinsonnades fournissent la première hypothèse du paradigme de l’économie libérale : l’existence d’un individu de la nature, entièrement libre et rationnel, indépendant de tous les autres, qui prend ses décisions uniquement en fonction de ses besoins ou de ses désirs sans subir l’influence de son environnement.

IV- LE DOUBLE ÉCHEC DU LIBÉRALISME : SCIENTIFIQUE ET MORAL

Le XIXe siècle est caractérisé, entre autre, par le triomphe de la science. L’Économie, nouvelle science de la nature, a besoin d’une démonstration absolue. Le point de départ est l’observation empirique des comportements individuels ; mais il faut aussi obtenir un résultat d’ensemble qui soit cohérent et garantisse l’enrichissement de tous. L’ampleur de la tâche nécessite l’utilisation des théorèmes les plus savants. A la fin du XXe siècle on a pu constater l’échec, à la fois mathématique et moral, de la tentative.

A- UNE PSYCHOLOGIE DE LA NATURE HUMAINE, FONDATRICE DE L’UTILITARISME

Hume et Condillac furent les deux philosophes initiateurs de cette science de l’homme économique. Il est entendu que l’impact des objets extérieurs sur nos sens provoque des sensations de plaisir ou de déplaisir, d’intensités variables. L’analyse psychologique est surtout introspective, c’est-à-dire qu’elle admet le postulat selon lequel l’observation de l’analyste sur ses propres processus psychiques constitue une source valable d’information. Ainsi se développe la croyance que la science psychologique permet d’expliquer non seulement les comportements individuels, mais aussi les comportements sociaux dans leur ensemble. Il n’y aurait ainsi aucune discontinuité entre comportements individuels et collectifs. Tout s’additionne harmonieusement. La psychologie individuelle fournissait ainsi le fonds de connaissances essentielles à toutes les sciences sociales. Celles-ci n’étaient plus que de la psychologie appliquée. L’économie expérimentale d’aujourd’hui n’en est qu’un avatar.

En réalité, la démarche n’a rien de commun avec l’empirisme des sciences expérimentales. Elle est d’abord déductive. Condillac décrit parfaitement la méthode du libéralisme (Étienne Bonnot de Condillac, Le Traité des sensations, 1754) : « Si un système porte sur des suppositions (ou des postulats), toutes les conséquences qu’on en tire sont attestées par notre expérience (en fait introspective) ». Dès lors l’élément commun à toutes les sciences sociales devient la théorie subjective de la valeur. Dans tous les cas, il s’agira de déterminer des objectifs à atteindre en fonction des évaluations subjectives des individus. Les sensations sont décrétées mesurables. Avec des postulats on peut tout démontrer. Sauf qu’on finit par s’apercevoir que les conditions de validité du système sont tellement nombreuses que la probabilité de sa réalisation pratique est nulle (Jacques Sapir, Les trous noirs de la science économique, Essai sur l’impossibilité de penser le temps et l’argent, Albin Michel, 2000). La doctrine libérale est une coquille vide, mais elle reste un leurre puissant.

B- L’ÉCHEC MORAL

Insensiblement, nous sommes passés à l’éthique du libéralisme. Notre raison nous permet uniquement d’interpréter ces sensations. Pour passer à la position éthique, il suffit de définir le Bien comme étant ce qui est utile et/ou agréable et transformer l’hédonisme en vertu, à la manière de Hume. Bonheur individuel et bonheur social se confondent.

Le bien de la société ne peut être que la somme de toutes les satisfactions que les individus retirent de la réalisation de leurs schémas hédonistes de préférences. Il suffira ensuite de supposer que les plaisirs et les peines de chaque individu sont mesurables et susceptibles de s’additionner pour que l’on puisse calculer un bonheur individuel total, et puis un bonheur social total pour l’ensemble des individus formant une société. Il s’agit bien d’un délire intellectuel, mais c’est celui qui est enseigné dans les facultés d’économie.

Joseph A. Schumpeter (1883-1950) montre vite et bien les contradictions propres à ce système de raisonnement. La liberté individuelle du libéral hédoniste ne peut qu’être étroitement bornée, une situation de liberté surveillée, en somme. Car, « si nous laissons un champ trop large à des plaisirs comme ceux que procurent l’usage de la force, la victoire des armes, la cruauté, le sadisme et ainsi de suite, nous obtenons une image du comportement humain et de la société totalement différente de celle que ces philosophes envisagèrent effectivement » (J. A. Schumpeter, Histoire de l’analyse économique, tome 1, page 187). Dès lors, qui déterminera les limites à l’intérieur desquels un comportement économique resterait bienséant ? Et qui fera respecter les règles ainsi établies ? Là encore, il est possible d’argumenter que le principe d’égalité des individus permet de neutraliser, de borner les excès individuels possibles. Les pouvoirs des uns s’arrêtant la où commencent ceux des autres. La morale est sauve, les excès de pouvoirs étant impossibles.

Si nous abandonnons le postulat d’égalité, il n’existe plus de solution déterminée à ce problème. Nous entrons dans le domaine de l’illimitation des désirs et des pouvoirs. A notre sens, l’essentiel du problème est bien là. Les économistes libéraux n’ont pas eu d’autre choix que « d’adopter une théorie du comportement qui est en contradiction avec les faits les plus évidents. Pourquoi fut-elle promptement adoptée par beaucoup d’excellents esprits ? La réponse semble être que ces excellents esprits étaient des réformateurs occupés à combattre un état des choses qui leur semblait irrationnel » (Ibid. page 188).

MPEP via Fortune


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