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« Comment sommes-nous devenus si cons ? » : Le cri de colère du linguiste Alain Bentolila

« Comment sommes-nous devenus si cons ? » : Le cri de colère du linguiste Alain Bentolila

Par Jean-Paul Brighelli

Derrière le titre un brin provocateur, Alain Bentolila, spécialiste du créole haïtien et de l’apprentissage des langues maternelles au Maroc, dresse dans son ouvrage paru jeudi 11 septembre, un portrait sévère de notre rapport à l’intelligence et à l’apprentissage.

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L’auteur pousse cri de colère contre des années d’errances éducatives, mais également contre l’ensemble de la société, de l’école à internet.

« On n’est pas con, on nous a rendus cons?! La télévision en porte une grande responsabilité?: même s’il y a des émissions remarquables, celles regardées sont souvent d’une affligeante débilité. Les réseaux sociaux ont également une part de responsabilité?; Facebook rend les gens très cons. Les hommes politiques, enfin, au discours rodé, nous prennent également pour des cons… et à force, on finit par le croire. »

La com/position de l’ouvrage va de la surface vers la profondeur – de la société du spectacle et de la “grande anesthésie” télévisuelle (Nabilla n’est pas la meilleure copine de Bentolila) aux abominations com/munautaires des fous de Dieu de toutes farines.
Bentolila commence par chiffrer la foule des cons : “Nous tous“, dit-il. Nous tous qui avons con/senti, de lâches redditions en déroutes tacites, à l’apocalypse molle qui aujourd’hui nous entraîne – vers quels abysses ?

L’auteur parcourt donc successivement les médias, la télévision puis Internet, dont il dit avec force la nocivité – surtout pour un chercheur qui ne saurait se con/tenter des opinions médianes et souvent médiocres de Wikipédia -, finissant son chapitre sur cette reductio ad absurdum de l’écriture que con/stituent les SMS et les tweets.

Puis il analyse l’utilisation par les politiques de cette rhétorique sirupeuse, qui d’euphémismes en “enfumage”, selon son mot, use de la langue de bois afin de ne jamais rien dire. Il glisse alors en toute logique sur le renforcement des logiques identitaires, qui effectivement “fardent l’exclusion” sous un maquillage de revendications abusives (il con/sacre un chapitre particulièrement saignant et informé, en linguiste qu’il est, aux dérives pétainistes de certains jusqu’au-boutistes des langues régionales, qui sous prétexte de préserver les cultures pratiquent abusivement le repli identitaire).

Mais le gros morceau du livre, qui justifie d’ailleurs qu’il m’ait particulièrement parlé, con/cerne l’école et l’éducation. Bentolila avait manifesté quelques espoirs, à l’avant-dernier changement de ministre, dans une lettre ouverte à Benoît Hamon qui définissait un programme. Aujourd’hui, son livre montre assez qu’il a abandonné ses dernières illusions.

“Errances éducatives”

Plutôt que de juxtaposer les chapitres, Bentolila aime mieux les interpénétrer. Ainsi, juste après avoir réfléchi à la logique communautariste des langues régionales, il analyse “l’inculture comme marque de virilité” : les garçons en classe rivalisent de cancrerie affectée, marque de fabrique du macho con/temporain, si je puis dire – ce qui ruine assez vite les espoirs des batailles pour l’égalité des genres ou l’égalité des sexes.

Substrat de ces dérives, les “errances” des pédagogies qui, depuis trente ou quarante ans, ont mis l’élève au centre d’un système qui le broie sous prétexte de le con/sacrer – si je puis ainsi m’exprimer. Bentolila démonte avec pertinence les folies pédagogistes, l’élève con/structeur de son propre savoir (voir les pages con/sacrées à la grammaire, qui, nous l’avons vu ici même il y a peu, ne peut être étudiée que méthodiquement, et non réinventée au hasard des textes), l’opposition absurde entre apprendre et comprendre (les apprentis sorciers de l’enseignement postulent effectivement qu’apprendre – ce qu’ils appellent psittacisme, tout contents d’avoir appris un mot nouveau – n’est pas comprendre, et réciproquement, disent-ils), et l’abandon de la notion même d’effort ou de travail : l’école est le lieu du bonheur différé, et on veut en faire le supermarché du bonheur immédiat, dans un zapping culturel, écho de la mainmise télévisuelle sur notre civilisation. “Sans labeur, pas de plaisir !” martèle Bentolila.

Marque de cette con/fusion entre pédagogie et culte de la marchandise, l’intrusion du numérique à l’école, comme si des écrans pouvaient remplacer les enseignants. Le président de la République qui, en visite à Clichy-sous-Bois il y a quelques jours,a annoncé un énième grand plan informatique pour l’école, se berce d’illusions – ou tâche de com/plaire à des fournisseurs avides de commandes d’État.

Ghettos

Au supermarché du Savoir émietté, les parents se con/duisent désormais en clients, comme leurs rejetons : la distinction entre éducation et instruction est essentielle, nous dit Bentolila, qui préférerait que les enfants ne soient pas pris en otages de basses intentions électoralistes – quand il ne s’agit pas plus simplement de camoufler les carences de crèches, en assignant à des instituteurs mal formés à cette tâche de faire garderie dès deux ans.

La mise en cause de la légitimité du maître, justement dénoncée, lui permet d’aller plus loin dans son analyse du démantèlement de l’école de la République : non seulement le fameux et quelque peu mythique “ascenseur social” ne fonctionne plus, mais où est la promesse de “résilience” que faisait jadis le système, à une époque où l’on s’acharne à con/struire et à entretenir (à grands frais) des ghettos scolaires dans les ghettos sociaux ? Où l’on se donne bonne con/science en mettant en place une pseudo “discrimination positive” qui n’est qu’”imposture”, et où l’apprentissage, qui devrait être magnifié, n’est le plus souvent qu’une orientation par défaut ?

Obscurantisme

Je ne sais si Bentolila est croyant. Mais il dénonce avec vigueur, dans le dernier chapitre, les dérives obscurantistes de tous ceux qui croient pouvoir parler au nom du dieu unique – qui apparemment n’est unique qu’à l’usage de certains. Je ne résiste pas à citer une anecdote, vers la fin du livre, où l’auteur, faisant une conférence à Casablanca, la conclut en disant :

“- Comme vous le savez vraisemblablement, je suis juif, né pas très loin de chez vous. Le soir de Pâques, mon grand-père disait une longue prière que l’on appelle “Hagada”. Pour nous, les enfants qui attendions le dîner, elle paraissait interminable. Mon grand-père disait cette prière d’abord en hébreu, puis la traduisait en espagnol pour les membres de la famille qui ne comprenaient pas l’hébreu, et, enfin, il la disait en arabe à l’intention de nos voisins musulmans qui traditionnellement participaient à nos fêtes. À l’époque, je trouvais cela pénible ; ces longues heures que nous passions, la faim au ventre, attendant désespérément que le supplice s’arrête, nous semblaient de l’ordre de la punition arbitraire. Aujourd’hui, je ressens une grande tendresse et un immense respect pour cet homme que j’ai bien peu connu et qui donnait une si belle leçon d’humanité. Il pensait que la parole, fût-elle de Dieu, devait être comprise, sa signification transmise.

Un des étudiants barbus se leva alors et me dit, sans agressivité excessive :

– Professeur Bentolila, votre grand-père avait grand tort.

– Et pourquoi donc avait-il tort ? répliquai-je.

– Parce que la parole de Dieu ne se traduit pas. Elle n’en a pas besoin. Et d’ailleurs, ajouta-t-il en prenant l’amphithéâtre à témoin, tout musulman sait lire le Coran.

– Mais, aventurai-je, le Maroc compte plus de 50 % de musulmans analphabètes : comment sauraient-ils lire le Coran ? Et de plus, n’oubliez pas que fort peu comprennent et parlent l’arabe classique, ce qui fait que même appris par coeur, ils n’en comprennent pas le moindre mot !

– Ils savent lire le Coran, me répondit-il de façon définitive, justement parce qu’ils sont musulmans.

Je compris que nous étions arrivés au bout de la discussion ; là où se confondent verbe et incantation, lecture et récitation, foi et endoctrinement ; là où le caractère sacré d’un texte dispense le lecteur de tout effort de compréhension ; là où la quête du sens devient immédiatement dangereuse, profanatrice et impie.”

C’est peut-être le seul reproche sérieux que je ferais au livre : pour éviter d’être le juif qui donne des leçons aux musulmans, Bentolila oppose soigneusement les fanatiques des deux religions. Mais peut-être n’insiste-t-il pas assez sur le fait que les juifs (peut-être parce qu’ils se pensent “peuple élu”) n’ont aucune ambition de prosélytisme, alors que, selon moi, les musulmans – nous le con/statons chaque jour dans le monde et dans nos classes – visent à triompher dans le con/flit de civilisations dont Samuel Huntington, après Braudel, se fit l’analyste dans les années 1990.

À cette réserve près, c’est un livre convaincant, écrit avec une fougue de jeune homme par un universitaire las de la destruction de l’université, un humaniste courroucé par la déshumanisation de la pensée, un philosophe effondré devant cette nuit qui tombe aujourd’hui sur les Lumières.

“Comment sommes-nous devenus si cons ?” d’Alain Bentolila (Éditions First, 14,95 euros)

Le Point


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