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Les Révolutionnaires Mystiques

Les Révolutionnaires Mystiques

Ce qui va suivre provient du livre : Histoire de la Révolution française. Tome 2 / par M. Louis Blanc (1857 – 1870)

(ce qui va suivre est un recopiage du Chapitre III, qui fait plus de 11000 mots donc, prévoyez beaucoup de temps pour cet article avant de vous lancer)

Cependant, émue d’invincibles désirs, agitée de mille espérances confuses, la France avait pris depuis quelque temps un aspect étrange. Au-dessous de ces régions exposées où la reine se livrait à ses plaisirs, le comte de Provence à ses complots et Necker à ses calculs, une foule d’esprits ardents tentaient les routes du hasard. Juger les prêtres et abaisser les rois ne suffisait plus : on voulait refaire les peuples ; on voulait retremper la morale à des sources nouvelles ; on dédiait l’avenir au Dieu inconnu. Dans leur enthousiasme à la fois naïf et sombre, quelques-uns se demandèrent s’il ne serait pas enfin donné à l’homme de soulever le voile étendu sur l’origine et la fin des mondes, et pourquoi un être doué de là triple puissance d’aimer, de méditer et de vouloir, n’arriverait pas à s’emparer des forces cachées de la nature, à surprendre le secret de la vie, à vaincre la mort. Non, jamais la pensée humaine ne se perdit en de telles profondeurs, jamais elle ne se créa d’aussi fantastiques royaumes. Lorsqu’en 1740, dans cette France qu’allait illuminer le bon sens de Voltaire, le comte de Saint-Germain était venu dire : « Je suis âgé de plusieurs siècles ; j’ai vécu dans l’intimité de François Ier; j’ai connu Jésus Christ, » on s’était contenté de sourire. Fils naturel du roi de Portugal suivant les uns, né d’un juif et d’une princesse polonaise suivant les autres, le comte de Saint-Germain n’avait guère dû ses premiers succès de curiosité qu’au scepticisme même dont il venait braver l’empire avec une hardiesse si originale. Madame de Pompadour l’avait aimé par caprice, Louis XV par ennui, le duc de Choiseul par affectation d’habileté et en laissant croire qu’on l’employait comme espion diplomatique. Mais le moment vint où le mysticisme obtint mieux qu’un patronage dangereux ou moqueur ; et ce moment, chose remarquable! fut celui qui précéda la plus grande, la plus terrible des réalités : la Révolution.

C’est que les philosophes du dix-huitième siècle avaient abusé de l’analyse; ils avaient trop sacrifié le sentiment à la raison, le bonheur de croire à l’orgueil de connaître.

Quand elle veille dans le silence des autres facultés, l’intelligence se fatigue bien vite et s’épouvante ; elle en vient à douter de tout, à douter d’elle-même, et il faut qu’elle puisse s’oublier au sein d’une ivresse heureuse. Celte ivresse de l’intelligence, c’est l’imagination. La foi repose de la pensée, et le repos ne différerait pas assez de la mort si l’on ne s’endormait dans un lit plein de songes.

Un mouvement de réaction était donc inévitable, après Voltaire. Déconcerté un instant, mais indompté, le besoin de croire reparut sous des formes bizarres. Les anciennes croyances une fois mortes, elles firent place, au fond des âmes inquiètes et passionnées, à d’extatiques élans, à des aspirations qui défièrent l’impossible et se cherchèrent un but-dans le plus lointain pays des rêves. Et, comme tout profite à ces grands événements qui marquent le passage de Dieu à travers l’histoire, les mystiques ne travaillèrent pas avec moins d’ardeur que les incrédules à l’œuvre de la Révolution.

Alors, en effet, commencèrent à courir parmi le peuple des rumeurs qui l’agitèrent en sens divers. On parlait de personnages liés entre eux par des serments redoutables et tout entiers à de ténébreux desseins. On les disait possesseurs de secrets qui valaient des trésors, et on leur attribuait un pouvoir magique. Bientôt le bruit se répandit et s’accrédita que des chimistes inconnus s’étaient établis au faubourg Saint-Marceau. Dans des laboratoires que des soins vigilants dérobaient à la persécution, des hommes au regard pénétrant, au langage inintelligible, aux vêtements souillés, s’occupaient activement soit à faire de l’or, soit à fixer le mercure, soit à doubler la grosseur des diamants ou à composer des élixirs. Ces singuliers travailleurs restaient volontiers confinés dans leur faubourg ; ils habitaient des réduits obscurs, et ne semblaient en aucune sorte associés à la jouissance des richesses dont on aurait pu les supposer créateurs. Mais ils avaient des chefs qui se faisaient rechercher dans le monde et y déployaient avec grâce, avec générosité, une opulence éblouissante.

Tel d’entre eux auquel on ne savait ni domaines, ni contrats, ni rentes, ni famille, menait une existence de souverain et dépensait plus en bienfaits que les princes ne faisaient eh spectacles et en fêtes.

De là nombre de suppositions contradictoires. « Ce sont des êtres surnaturels, pensait le vulgaire : il faut les respecter et les craindre, car leur science vient des anges ou des démons; la nature leur obéit, et il n’est rien d’égal à leur puissance. » Pour d’autres, ce n’étaient que des imposteurs dont l’imbécillité publique faisait seule le génie, la vertu et la fortune. D’autres enfin les regardaient comme des sectaires qui avaient juré la ruine de toutes les tyrannies : s’ils affectaient de vivre plongés dans l’étude des sciences occultes, c’était pour déjouer la surveillance et tromper l’inquiétude des gouvernements; s’ils marchaient environnés de mystères c’était pour mieux dominer, par l’attrait du merveilleux, la foule crédule ; leurs chefs étaient des apôtres de révolution, et l’or qui servait à préparer des voies à la propagande, cet or qu’on prétendait fondu dans de magiques creusets, venait d’une caisse centrale alimentée par des souscriptions secrètes et systématiques, par des souscriptions de conspirateurs.

Sur ces entrefaites, Paris vit arriver un homme qu’entourait déjà une célébrité bizarre. Cet homme avait tous les avantages réunis : beaucoup de dignité dans le maintien, une figure expressive avec un mélange de douceur, un regard profond, une bouche où le dédain se trouvait tempéré par quelque chose d’affectueux et de tendre. En lui, rien qui ne fût étrange. Quel lieu du monde était celui de sa naissance? quelle famille la sienne? où et comment avait-il acquis le savoir dont il paraissait doué, et ses richesses, qu’il dépensait magnifiquement? Il se faisait appeler le comte de Cagliostro : était-ce son vrai nom? Son âge même était incertain, plusieurs se plaisant à lui prêter, sous les dehors de la jeunesse, l’expérience d’une longue vie. On racontait de lui qu’il avait enfin trouvé la pierre philosophale; qu’il savait l’avenir; qu’il était en commerce avec les esprits célestes. A Bâle, présenté à Lavater, il lui avait laissé une impression indéfinissable de défiance et d’admiration : « C’est un homme surprenant, écrivait, en parlant de Cagliostro, le ministre du saint Évangile de Zurich, le pieux et bon Lavater.

Pourtant, je ne crois pas à cet homme. Oh ! s’il était humble comme un enfant! si seulement il penchait pour la simplicité de l’Évangile, pour la dignité de Notre-Seigneur, qui serait plus grand que lui ?» Nous dirons bientôt quels motifs amenaient Cagliostro à Paris, et quel rôle lui avait été assigné. Mais, auparavant, il importe d’introduire le lecteur dans la mine que creusaient alors sous les trônes, sous les autels, des révolutionnaires bien autrement profonds et agissants que les encyclopédistes.

Une association composée d’hommes de tout pays, de toute religion, de tout rang, liés entre eux par des conventions symboliques, engagés sous la foi du serment à garder d’une manière inviolable le secret de leur existence intérieure, soumis à des épreuves lugubres, s’occupant de fantastiques cérémonies, mais pratiquant d’ailleurs la bienfaisance et se tenant pour égaux, bien que répartis en trois classes apprentis, compagnons et maîtres, c’est en cela que consiste la franc-maçonnerie, mystique institution que les uns rattachent aux anciennes initiations d’Égypte, et que les autres font descendre d’une confrérie d’architectes déjà formée au troisième siècle.

Or, à la veille de la Révolution française, la franc-maçonnerie se trouvait avoir pris un développement immense.

Répandue dans l’Europe entière, elle secondait le génie méditatif de l’Allemagne, agitait sourdement la France, et présentait partout l’image d’une société fondée sur des principes contraires à ceux de la société civile.

Dans les loges maçonniques, en effet, les prétentions de l’orgueil héréditaire étaient proscrites, et les privilèges de la naissance écartés. Quand le profane qui voulait être initié entrait dans la chambre appelée cabinet des réflexions, il lisait sur les murs, tendus de noir et couverts d’emblèmes funéraires, cette inscription caractéristique : « Si tu tiens aux distinctions humaines, sors; on n’en connaît pas ici . » Par le discours de l’orateur, le récipiendaire apprenait que le but de la franc-maçonnerie était d’effacer les distinctions de couleur, de rang, de patrie; d’anéantir le fanatisme; d’extirper les haines nationales; et c’était là ce qu’on exprimait sous l’allégorie d’un temple immatériel, élevé au grand architecte de l’univers, par les sages des divers climats., temple auguste dont les colonnes, symboles de force et de sagesse, étaient couronnées des grenades de l’amitié. Croire en Dieu était l’unique devoir religieux exigé du récipiendaire.

Aussi y avait-il au-dessus du trône du président de chaque loge ou vénérable, un delta rayonnant au centre duquel était écrit en caractères hébraïques le nom de Jého’rait.

Ainsi, par le seul fait des bases constitutives de son existence, la franc-maçonnerie tendait à décrier les institutions et les idées du monde extérieur qui l’enveloppait. Il est vrai que les instructions maçonniques portaient soumission aux lois, observation des formes et des usages admis par la société du dehors, respect aux souverains. Il est vrai encore que, réunis à taide, les maçons buvaient au roi dans les États monarchiques, et au magistrat suprême dans les républiques. Mais de semblables réserves commandées à la prudence d’une association que menaçaient tant de gouvernements ombrageux, ne suffisaient pas pour annuler les influences naturellement révolutionnaires, quoique en général pacifiques, de la franc-maçonnerie. Ceux qui en faisaient partie continuaient bien à être, dans la société profane, riches ou pauvres, nobles ou plébéiens; mais, au sein des loges, temples ouverts à la pratique d’une vie supérieure, riches, pauvres, nobles, plébéiens devaient se reconnaître égaux et s’appelaient frères. C’était une dénonciation indirecte, réelle pourtant et continue, des iniquités, des misères de l’ordre social; c’était une propagande en action, une prédication vivante.

D’un autre côté, l’ombre, le mystère, un serment terrible à prononcer, un secret à apprendre pour prix de mainte sinistre épreuve courageusement subie, un secret à garder sous peine d’être voué à l’exécration et à la mort, des signes particuliers auxquels les frères se reconnaissaient aux deux bouts de la terre, des cérémonies qui se rapportaient à une histoire de meurtre et semblaient couvrir des idées de vengeance, quoi de plus propre à former des conspirateurs ? Et comment une pareille institution, aux approches de la crise voulue par la société en travail, n’aurait-elle pas fourni des armes à l’audace calculée des sectaires, au génie de la liberté prudente?

On sait sur quel récit allégorique repose, comme sur une base sacrée,-toute la franc-maçonnerie: I.-Adoniram avait été chargé par Salomon de diriger les travaux de construction du temple de Jérusalem. Ses ouvriers étaient au nombre de trois mille. Pour ne les pas confondre, dans la distribution des salaires, Adoniram les divisa en trois classes, apprentis, compagnons et maîtres. On se distingua et l’on se reconnut au moyen de mots, de signes, d’attouchements, qui devaient rester secrets. Or, trois compagnons, voulant avoir la parole de maître, résolurent d’en arracher la révélation à Adoniram ou de l’assassiner. Ils se cachent dans le temple et se postent aux différentes portes. Adoniram s’étant présenté à celle du midi, le premier compagnon lui demande la parole de maître, et, sur son refus, le frappe violemment à la tête d’une règle dont il était armé. Adoniram s’enfuit à la porte de l’occident, où le second compagnon le frappe au cœur d’un coup d’équerre. Recueillant ses forces, il essaye de se sauver par la porte de l’orient; mais le troisième compagnon l’arrête, et, ne pouvant obtenir de lui la parole, l’étend mort d’un coup de maillet. La nuit venue, les assassins prirent le corps et allèrent l’enterrer sur le mont Liban, où il fut retrouvé par neuf maîtres que Salomon avait envoyés à la découverte.

La tombe, sur laquelle s’élevait un acacia, ayant été fouillée, et ceux qui touchèrent le cadavre s’étant écriés Mac bénac, « la chair quitte les os, » il fut convenu que ce mot serait désormais substitué, parmi les maîtres, à la parole perdue.

Telle est l’étrange histoire que rappelle et figure, dans la franc-maçonnerie, la réception au grade de maître, cérémonie qui a lieu autour d’un sarcophage, à la lueur d’une lanterne sourde formée d’une tête de mort, dans une salle où, sur des tentures noires, sont brodés en blanc des squelettes.

Alors que, sous la main de pouvoirs violents, la société frémissait d’impatience, mais se voyait réduite à voiler ses colères, combien de ressources des pratiques de ce genre ne ménageaient-elles pas aux artisans de complots! Car enfin, quel était ce martyr dont il s’agissait de poursuivre la vengeance? Quelle était cette parole sainte qu’il fallait reconquérir? Lorsque , chassés de leur pays par la révolution de 1688, les Jacobites étaient venus chercher asile en France, où ils apportèrent les règles de la franc-maçonnerie, ils n’avaient pas manqué d’en interpréter les symboles au gré de leurs passions et de leurs espérances. Dans plusieurs des loges dont lord Dervent-Water nous avait fourni le modèle, dans le Chapitre d’Écosse jacobite que Charles-Édouard Stuart fonda lui-même à Arras sous la présidence du père de Robespierre, Adoniram, c’était Charles Ier; Cromwell et les siens représentaient les assassins de l’architecte-martyr; la parole perdue, c’était royauté.

Mais les données essentielles de la franc-maçonnerie étaient trop démocratiques pour se prêter longtemps à des menées de prétendant. Le cadre de l’institution s’élargissant, la démocratie courut y prendre place; et, à côté de beaucoup de frères dont la vie maçonnique ne servait qu’à charmer l’orgueil, à occuper les loisirs ou à mettre en action la bienfaisance, il y eut ceux qui se nourrissaient de pensées actives, ceux que l’esprit des révolutions agitait.

Les choses symboliques se plient aux interprétations les plus diverses : quelques-uns ne tardèrent pas à affirmer que la franc-maçonnerie continuait l’ordre, si tragiquement célèbre, des templiers; et, dans ce système, Adoniram, ce fut Jacques Molay; les meurtriers, ce furent Philippe le Bel, personnification de la tyrannie politique, Clément V, personnification de la tyrannie religieuse, et les juges qu’ils avaient transformés en bourreaux; le parole perdue, ce fut liberté.

Bientôt se produisirent des innovations d’un caractère redoutable. Comme les trois grades de la maçonnerie ordinaire comprenaient un grand nombre d’hommes opposés par état et par principes à tout projet de subversion sociale, les novateurs multiplièrent les degrés de l’échelle mystique à gravir ; ils créèrent des arrière-loges réservées aux âmes ardentes; ils instituèrent les hauts grades d’élu, de chevalier du soleil, de la stricte observance, de kadosch ou homme régénéré, sanctuaire ténébreux dont les portes ne s’ouvraient à l’adepte qu’après une longue série d’épreuves, calculées de manière à constater les progrès de son éducation révolutionnaire, à éprouver la constance de sa foi, à essayer la trempe de son cœur. Là, au milieu d’une foule de pratiques tantôt puériles, tantôt sinistres, rien qui ne se rapportât à des idées d’affranchissement et d’égalité.

Dans le grade de chevalier du soleil, par exemple, lorsqu’une réception avait lieu, le très-vénérable commençait par demander au premier surveillant : « Quelle heure est-il ? » et celui-ci devait répondre : « L’heure de l’obscurité parmi les hommes. » Interrogé, à son tour, sur les motifs qui l’amenaient, le récipiendaire répondait: « Je viens chercher la lumière. Car, mes compagnons et moi, nous nous sommes égarés à travers la nuit qui couvre le monde. Des nuages obscurcissent Hespérus, l’étoile de l’Europe. Ils sont formés par l’encens que la superstition offre aux despotes. »

Le septième grade de la haute maçonnerie, celui de chevalier de l’épée et de rose-croix, donnait lieu à des scènes non moins caractéristiques. Les formes et allégories de ce grade étaient empruntées à ce que l’histoire raconte de la captivité des Juifs à Babylone, de la destruction de leur temple et de la permission de le rebâtir accordée par Cyrus à Jérobabel. Vêtu de rouge, ceint du tablier écossais, chargé de chaînes, le récipiendaire, sous le nom de Jérobabel, était conduit jusqu’au trône de Cyrus, dans un appartement tendu de vert et que soixante-dix flambeaux éclairaient, en commémoration des soixante-dix années de la captivité des Juifs. « Qui êtes- vous? demandait Cyrus. — Le premier entre mes égaux, maçon par rang, captif par disgrâce. — Votre nom ? —

Jérobabel. – Votre âge? — Soixante-dix ans. — Quel sujet vous amène? – Les larmes et la misère de mes frères. —

Dites-moi les secrets de la maçonnerie : votre liberté est à ce prix. — Quand Salomon nous donna les premiers principes de la maçonnerie, il nous apprit que l’égalité devait être notre suprême loi. Or. elle n’existe pas ici.

Votre rang, vos titres, votre fastueuse supériorité, votre cour, tout cela est incompatible avec les mystères de notre ordre. Mais j’ai pris des engagements inviolables. S’il faut les violer pour redevenir libre, j’aime mieux rester captif. » Alors le souverain frappait sept coups, et, après voir félicité le récipiendaire de sa vertu, de sa discrétion, de sa fermeté, il ordonnait qu’on lui ôtât ses chaînes. On l’armait ensuite d’une épée en lui disant : « Soyez reconnu chef sur vos égaux. » Et il allait annoncer à ses frères que le sommeil du peuple était fini, que le jour de la commune délivrance venait enfin de se lever. – C’est aux écoles souterraines dans lesquelles avaient, cours de pareils enseignements, que Condorcet faisait allusion lorsque, annonçant cette histoire des progrès de l’esprit humain qu’interrompit sa mort, il se promettait de dire quels coups l’idolâtrie monarchique et la superstition avaient reçus des sociétés secrètes, filles de l’ordre des templiers.

Il ne faut donc pas s’étonner si les. francs-maçons inspirèrent une vague terreur aux gouvernements les plus soupçonneux; s’ils furent anathématisés à Rome par Clément XII, poursuivis en Espagne par l’inquisition, persécutés à Naples; si, en France, la Sorbonne les déclara dignes des peines éternelles. Et toutefois, grâce au mécanisme habile de l’institution, la franc-maçonnerie trouva dans les princes et les nobles moins d’ennemis que de protecteurs. Il plut à des souverains, au grand Frédéric, de prendre la truelle et de ceindre le tablier. Pourquoi non?

L’existence des hauts grades leur étant soigneusement dérobée, ils savaient seulement, de la franc-maçonnerie, ce qu’on leur en pouvait montrer sans péril; et ils n’avaient point à s’en inquiéter, retenus qu’ils étaient dans les grades inférieurs où le fond des doctrines ne perçait que confusément à travers l’allégorie, et où beaucoup ne voyaient qu’une occasion de divertissement, que des banquets joyeux, que des principes laissés et repris au seuil des loges, que des formules sans application à la vie ordinaire, et, en un mot, qu’une comédie de l’égalité. Mais, en ces matières, la comédie touche au drame ; et il arriva, par une juste et remarquable dispensation de la Providence, que les plus orgueilleux contempteurs du peuple furent amenés à couvrir de leur nom, à servir aveuglément de leur influence les entreprises latentes dirigées contre eux-mêmes.

Cependant, parmi les princes dont nous parlons, il y en eut un envers qui la discrétion ne fut point nécessaire.

C’était le duc de Chartres, le futur ami de Danton, ce Philippe-Egalité si célèbre dans les fastes de la Révolution, à laquelle il devint suspect, et qui le tua. Quoique jeune encore et livré aux étourdissements du plaisir, il sentait déjà s’agiter en lui cet esprit d’opposition qui est quelque- fois la vertu des branches cadettes, souvent leur crime, toujours leur mobile et leur tourment. La franc-maçonnerie l’attira. Elle lui donnait un pouvoir à exercer sans effort; elle promettait de le conduire, le long de chemins abrités, jusqu’à la domination du forum ; elle lui préparait un trône moins en vue, mais aussi moins vulgaire et moins exposé que celui de Louis XVI; enfin, à côté du royaume connu, où la fortune avait rejeté sa maison sur le second plan, elle lui formait un empire peuplé de sujets volontaires et gardé par des soldats pensifs. Il accepta donc la grande maîtrise aussitôt qu’elle lui fut offerte; et l’année suivante (1772), la franc maçonnerie de France, depuis longtemps en proie à d’anarchiques rivalités, se resserra sous une direction centrale et régulière qui s’empressa de détruire l’inamovibilité des vénérables, constitua l’ordre sur des bases entièrement démocratiques, et prit le nom de Grand-Orient. Là fut le point central de la correspondance générale des loges; là se réunirent et résidèrent les députés des villes que le mouvement occulte embrassait ; de là partirent des instructions dont un chiffre spécial ou un langage énigmatique ne permettaient pas aux regards ennemis de pénétrer le sens.

Dès ce moment, la franc-maçonnerie s’ouvrit, jour par jour, à la plupart des hommes que nous retrouverons au milieu de la mêlée révolutionnaire. Dans la loge des Neuf Sœurs vinrent successivement se grouper Garat, Brissot, Bailly, Camille Desmoulins, Condorcet, Chamfort, Danton, dom Gerle, Rabaut-Saint-Étienne, Pétion, Fauchet, Goupil de Préfeln et Bonneville dominèrent dans la loge de la Bouche de Fer. Sieyès fonda au Palais-Royal le club des Vingt-deux. La loge de la Candeur devint, quand la révolution gronda, le rendez-vous des partisans de Philippe d’Orléans : Laclos, La Touche, Sillery; et, parmi eux, se rencontrèrent Custine, les deux Lameth, Lafayette.

Mais la franc-maçonnerie, on l’a vu, n’avait pas un caractère homogène. Les trois premiers grades admettaient toutes sorles d’opinions; au delà, la diversité des rites répondait à celle des systèmes; et, comme on en peut juger par les noms de Sieyès, de Condorcet, de Brissot, la philosophie des encyclopédistes et les tendances de la bourgeoisie avaient une large place dans les loges. C’est ce qui frappa Weishaupt, professeur de droit canonique à l’université d’Ingolstadt, un des plus profonds conspirateurs qui aient jamais existé. Il se mit donc à méditer des combinaisons nouvelles.

Par le seul attrait du mystère, par la seule puissance de l’association, soumettre à une même volonté et animer d’un même souffle des milliers d’hommes pris dans chaque contrée du monde, mais d’abord en Allemagne et en France; faire de ces hommes, au moyen d’une éducation lente et graduée, des êtres entièrement nouveaux; les rendre obéissants jusqu’au délire, jusqu’à la mort, à des chefs invisibles et ignorés ; avec une légion pareille, peser secrètement sur les cours, envelopper les souverains, diriger à leur insu les gouvernements, et mener l’Europe à ce point que toute superstition fût anéantie, toute monarchie abattue, tout privilège de naissance déclaré injuste, le droit même de propriété aboli et l’égalité des premiers chrétiens proclamée, tel fut le plan gigantesque du fondateur de I’ILLUMINISME.

C’était s’imposer des nécessités terribles. Ne faudrait-il pas employer des procédés indignes du but? Ne faudrait- il pas descendre de la prudence aux artifices, de la vigilance à l’espionnage? Weishaupt le sentit et n’hésita point.

Élevé par les jésuites, il s’était promis de les combattre et de les vaincre avec leurs propres armes. Son principe fut que, pour atteindre à de nobles résultats, les bons devaient recourir aux moyens dont les méchants se servent pour acquérir un empire funeste. Il fit à la nature humaine cette injure de croire qu’on ne la pouvait affranchir qu’en la trompant; et, manquant de respect à la vérité dont il poursuivait le triomphe, il mit la ruse au nombre de ses chances de succès, « Tout engagement secret, disait-il, est une source d’enthousiasme. Il est inutile d’en rechercher les causes : le fait existe; cela suffît.» Et il demanda au mysticisme ses plus intimes ressources, Les circonstances, du reste, étaient favorables à l’adoption des pratiques occultes. Les esprits, depuis quelque temps, ne s’entretenaient -en Allemagne que de choses étranges. Un curé, nommé Gassner, qui exorcisait les possédés du démon et guérissait les malades par de simples formules, comptait dans toute l’Allemagne catholique près d’un million d’adhérents. A Leipzig, on avait vu une foule immense se répandre un jour sur une place publique au milieu de laquelle devait apparaître, à un moment donné, l’ombre du magicien Schœpfer, mort en 1774. On publiait des interprétations de l’Apocalypse.

La reine de Prusse et ses femmes prétendaient avoir aperçu la dame blanche, qui paraissait, disait le peuple, toutes les fois qu’une personne de la famille royale devait mourir. Le penchant au merveilleux était général et vivement accusé.

Weishaupt avait à peine vingt-huit ans, lorsqu’en 1776, il jeta les bases de l’illuminisme. Ceux qui reçurent ses premières confidences s’appelèrent aréopagites. On convint que Weishaupt, connu des seuls aréopagites, serait le chef invisible et tout-puissant de la secte; que cette secte se diviserait en deux classes : celle des PRÉPARATIONS, comprenant les grades de novice, de minerval, d’illuminé – mineur, d’illuminé majeur, et celle des MYSTÈRES renfermant les grades de prêtre, de régent, de philosophe et d’homme-roi Ces divisions et subdivisions avaient pour objet : premièrement de mesurer l’importance de l’adepte à ses progrès dans la science de l’égalité, et puis d’exalter son imagination en lui faisant espérer la communication, d’un secret précieux dès qu’il aurait atteint le grade supérieur. Il fut décidé que les illuminés des hautes classes s’appliqueraient à approfondir toutes les sciences, s’exerceraient à l’art d’expliquer les chiffres, d’enlever les empreintes des cachets, et ne rechercheraient les emplois que pour y mieux servir les intérêts de l’ordre. On parla d’établir une école de minervales de manière à tirer parti des femmes, si impressionnables d’ordinaire, si portées aux sacrifices violents, si promptes à passionner autrui et à se passionner elles-mêmes; mais on craignit leur impatience, leur indiscrétion, et cette partie du projet fut ajournée. Comme on ne pouvait prendre trop de précautions, le fondateur de l’illuminisme et ses complices adoptèrent des noms supposés : Weishaupt eut le nom de Spartacus, le baron de Knigge celui de Philon, Zwach celui de Caton, le marquis de Constanza celui de Diomède, le libraire Nicholaï celui, de Lucien. Quiconque ne méprisait pas le vain bruit de la renommée, n’avait pas le fanatisme de Brutus ou l’audace de Catilina, fut déclaré incapable de remplir les principales fonctions de l’ordre. Et, quant au soin de recruter des disciples-conspirateurs, on le confia aux frères insinuants, choisis parmi les plus habiles, et dont les instructions portaient qu’ils s’astreindraient à des habitudes graves ; qu’ils mèneraient une vie régulière et propre à bien asseoir leur ascendant; qu’ils ne s’adresseraient ni aux hommes d’une réputation compromise, ni à ceux de mœurs suspectes; qu’ils s’attacheraient particulièrement à gagner les fonctionnaires publics, les serviteurs des princes, les libraires, les maîtres de poste et les maîtres d’école. Weishaupt voulait aussi qu’on s’étudiât à attirer les personnes d’un extérieur agréable. « Ces gens-là, disait-il, quand on sait les former, sont plus propres aux négociations. Ils ne sont pas de ceux qu’on peut charger de soulever le peuple, mais il faut choisir son monde. Les yeux, examinez bien les yeux; et ne négligez pas même dans vos observations le maintien, la démarche, la voix. »

Ce n’élait qu’après avoir été attentivement observé, qu’un novice devenait minerval, et il était mis aussitôt sous la conduite d’un illuminé dirigeant, véritable instituteur qui, sans s’expliquer, soit sur les tendances de l’association, soit sur le but définitif, s’attachait à dépouiller peu à peu l’adepte de tout préjugé, lui indiquait des lectures à faire, lui en expliquait le sens avec une réserve prudente, paraissant quelquefois partager des opinions qu’il eût été dangereux de combattre trop tôt, et ne négligeant rien pour ménager les transitions. Les rapports de l’illuminé dirigeant étaient-ils favorables à l’élève, le minerval passait au grade d’illuminé mineur. Alors seulement il apprenait que le but de l’ordre était de « faire du genre humain, sans distinction de nation, de rang, de profession, une famille bonne et heureuse. » Toutefois, il n’était encore appelé à connaître que son instituteur, quelques illuminés du même grade que lui et les minervaux. Mais on ne manquait pas de lui représenter les hommes admis aux grades supérieurs comme des esprits éminents; on lui vantait leur science, leur position, leur crédit, leur richesse ; on lui inspirait, en touchant dans son âme les cordes de l’ambition et de l’orgueil, le désir de se rendre confident de la vertu ou complice du génie.

Quand le moment était venu pour lui de passer au grade d’illuminé majeur, on l’introduisait au fond d’une chambre obscure, décorée selon les prescriptions du rite maçonnique, et remplie d’emblèmes propres à émouvoir son cœur. Là il devait, après avoir prêté un serment redoutable, déposer l’histoire cachetée de sa vie. Aussitôt on ouvrait un livre intitulé le Code scrutateur ; on en comparait le contenu avec la confession générale remise par l’adepte, et on lui prouvait que rien de lui n’était resté inconnu aux frères. Les fautes les plus cachées du candidat, ses habitudes favorites, ses préjugés, ses affaires de famille, ses haines, ses amitiés, ses amours, ce que les frères insinuants avaient dérobé à sa confiance, ce qu’il avait laissé percer, dans les grades de minerval et d’illuminé mineur, des angoisses de son esprit ou des secrètes révolutions de son âme, le Code scrutateur contenait tout. Et cependant, on avait invoqué sur lui son propre témoignage, pour mettre à l’épreuve sa sincérité, son abnégation, sa foi. Quant au devoir spécial de l’illuminé majeur, il consistait à travailler sans repos, sans relâche, au développement de la puissance commune, en procurant à ceux des membres de la secte que les supérieurs avaient désignés, les emplois dont il pouvait disposer ou qui dépendaient de son crédit. On voit combien la trame du complot était habilement ourdie. Et pour quelles fins? C’est ce qui n’apparaissait clairement à l’initié que dans le grade de prêtre ou d’épopte. Au jour indiqué, à l’heure convenue, on se rendait chez le prosélyte, on lui mettait un bandeau sur les yeux, et on le conduisait par de fausses routes jusqu’au vestibule du temple des mystères. Il y restait quelque temps, livré au désordre de ses pensées et aux inquiétudes de l’attente.

Enfin, son bandeau se détachait; il se sentait un glaive dans la main; une voix lui criait : « Entre, malheureux ! mais prends garde à ne pas laisser la porte ouverte derrière toi ; » et il se trouvait au milieu d’une vaste salle inondée de lumière. En avant d’un trône que surmontait un dais magnifique, se dressait une table chargée de bijoux, de florins d’or, et où brillaient un sceptre, une couronne, une épée.

Aux pieds de la table, sur un coussin d’écarlate, des ceintures sacerdotales et une robe blanche. « Regarde, disait alors le chef des prêtres : si cette couronne, ce sceptre, si ces monuments de la dégradation et de l’imbécillité humaines tentent ton orgueil ; si c’est là qu’est ton cœur; si tu veux aider les rois à opprimer les hommes, nous te pouvons placer aussi près du trône que tu le désires; mais notre sanctuaire te sera fermé et nous t’abandonnerons aux suites de ta folie. Veux-tu, au contraire, te dévouer à rendre les hommes heureux et libres, sois le bienvenu. Ici les attributs de la royauté; là ceux de la vertu : décide-toi. »

Si le candidat repoussait loin de lui bijoux, florins, sceptre, couronne, il était admis à connaître les projets de la secte et ses doctrines. Dans un discours véhément, pathétique, qu’on eût pu croire échappé aux indignations de Jean-Jacques lui-même, le chef de l’assemblée disait ce qu’avait valu au monde « celui qui, plantant le premier pieu et creusant le premier fossé, avait osé dire:, « Ceci est à moi » et avait trouvé des gens assez simples pour le croire. » Il montrait les usurpations de la force successivement transformées en droits; la tyrannie s’établissant d’abord par la violence, puis se perpétuant par la ruse; des hommes pleins de vigueur et d’intelligence amenés à ce point d’aberration de s’agenouiller autour du berceau, d’un enfant et d’adorer des divinités vagissantes ; l’égorgement des peuples les uns par les autres honoré du nom de courage patriotique; les brigandages en grand appelés conquêtes ; la terre ayant ses damnés, plus réels, hélas ! que ceux de l’enfer des mythologies; partout le lien de la nature rompu. Et qu’on ne s’en tînt pas à une révolution qui se bornerait au renversement des trônes. Une puissance nouvelle commençait à se développer, à laquelle il fallait prendre garde : « Celui qui veut mettre les nations sous le joug, n’aura qu’à faire naître des besoins que lui seul puisse satisfaire,.. Érigez en corps hiérarchique la tribu mercantile (die kaufmannschaft) et vous aurez créé, peut-être, le plus redoutable des despotismes. Car celui-là est le maître, qui peut susciter ou prévoir, étouffer ou satisfaire des besoins.

Et qui le pourra mieux qu’une oligarchie de marchands ? » De sorte que l’illuminisme préparait Anacharsis Clootz et Babeuf.

Plus tard, nous entendrons Camille Des moulins invoquer le sans-culotte Jésus-Christ. C’était, de même, sous l’invocation de Jésus-Christ que se plaçait l’hiérophante des illuminés. N’était-il pas fondateur d’une doctrine secrète, celui qui allait disant : « Il vous a été donné à vous de connaître les mystères du royaume des cieux, aux autres seulement en paraboles ? » Et cette doctrine, en quels termes la pouvait-on résumer? « Vous savez que les princes de ce monde aiment à dominer, il n’en sera pas de même de vous. Que le plus grand se fasse le plus petit. »

Ainsi, liberté, par la chute des distinctions injustes qui alimentent les haines, qui font l’insolence des uns et la bassesse des autres; égalité, par l’union des cœurs ou l’amour fraternel, voilà ce que le prêtre illuminé devait s’efforcer d’introduire parmi les hommes, voilà l’immense et périlleux triomphe que la secte s’était donné mission de poursuivre.

Quand l’orateur avait fini de parler, un voile se levait; un autel apparaissait, qui était surmonté de l’image du crucifié, de ce Jésus de Nazareth, vrai fondateur de l’illuminisme. Alors, tombant à genoux, l’initié priait le Dieu des pauvres et des opprimés. Ensuite, on lui coupait quelques cheveux sur le sommet de la tête ; on le revêtait des ornements sacerdotaux, et on lui présentait un bonnet, en disant : « Couvre-toi de ce bonnet; il vaut mieux que la couronne des rois » Conduite par des conspirateurs passionnés à la fois et méditatifs, la secte s’accrut rapidement. Les imaginations inquiètes et les âmes altérées se laissèrent gagner sans peine à la bizarrerie de ses pratiques et au mystère qui enveloppait son existence. La profondeur de ses desseins plut à des intelligences graves, cultivées, mais audacieuses. Elle attira beaucoup d’hommes d’élite. Ce fut alors que s’établit cette administration, partout invisible et partout présente, dont parlent si souvent les écrits contemporains. D’insaisissables délateurs firent circuler, d’un lieu à un autre, comme par un fil électrique, les secrets dérobés aux cours, aux collèges, aux chancelleries, aux tribunaux, aux consistoires. On vit séjourner dans les villes certains voyageurs inconnus, dont la présence, le but, la fortune étaient autant de problèmes. Et de ce nombre fut Cagliostro, inconcevable mélange de dignité et d’astuce, d’instruction et d’ignorance, généreux d’ailleurs, doué d’une sorte d’éloquence captieuse quoique barbare, capable d’enthousiasme, tenant enfin le milieu entre le missionnaire et l’aventurier.

Voyageur infatigable, Cagliostro avait changé de nom suivant les pays : ici Acharat, là Pellegrini, ailleurs comte de Phénix; et en tous lieux sa trace était restée. Arrivé à Mittau (1779) il n’avait pas tardé à y faire saluer son ascendant. Deux heures lui suffirent pour se soumettre des personnages considérables et savants, tels que le comte de Modem, le comte Howen, le major Vonkorf. Une femme qui s’était nourrie de la lecture de Lavater, et qui professait pour la mémoire du Christ un culte exalté, madame de Recke, s’était un instant enivrée des leçons de Cagliostro. Affilié à la secte des alchimistes, médecin de l’école des rose-croix et de Paracelse, égal à Lavater dans la science de la physiognomonie, émule réservé de ce fameux astrologue Séni, qui avait dominé l’illustre Wallenstein et se vantait de lire le livre étincelant des étoiles, Cagliostro avait exercé, pendant son séjour à Mittau, un pouvoir vraiment extraordinaire, et de toutes parts on s’était hâté vers ce PRÊTRE DU MYSTÈRE5. Il se trouvait à Francfort-sur-le-Mein, lorsque les députés de l’illuminisme le rencontrèrent et résolurent de l’acquérir.

Weishaupt avait toujours professé beaucoup de mépris pour les ruses de l’alchimie et les frauduleuses hallucinations de quelques rose-croix. Mais c’est le vice et la folie des complots de pousser à l’emploi de toutes sortes d’instruments. Cagliostro était doué de puissants moyens de séduction : il fut décidé qu’on se servirait de lui.

Son initiation eut lieu à peu de distance de Francfort, dans un souterrain et selon des formes que lui-même a décrits Une caisse de fer, remplie de papiers, fut ouverte. Les introducteurs en tirèrent un livre manuscrit, sur la première page duquel on lisait : Nom, r/rand- maître des templiers. Suivait une formule de serment tracée avec du sang; et, au bas, onze signatures. Le livre, écrit en français, portait que l’illuminisme était une conspiration ourdie contre les trônes; que les premiers coups devaient atteindre la France; qu’après la chute de la monarchie française, il y aurait à attaquer Rome. Cagliostro apprit de la bouche des initiateurs que la société secrète, dont il faisait désormais partie, avait déjà de fortes racines; qu’elle possédait une masse d’argent, dispersée dans les banques d’Amsterdam, de Rotterdam, de Londres, de Gênes et de Venise; et que cet argent provenait du tribut annuel fourni par les affiliés. Quant à lui, il toucha une grosse somme, destinée aux frais de propagande, reçut les instructions de la secte et se rendit à Strasbourg.

Là, il vécut à faire le bien, donnant beaucoup, n’acceptant rien de personne, étonnant la ville par des cures inattendues, offrant aux riches des conseils, aux pauvres des conseils et de l’argent, soulageant la misère avec délicatesse, respecté des autorités publiques, cher aux indigents, adoré du peuple Il y avait alors à Saverne un prélat auquel son goût pour les choses extraordinaires et l’audace de ses amours préparaient l’immortalité du scandale. Informé par la rumeur publique qu’un enchanteur-philosophe vivait dans son voisinage, le cardinal de Rohan voulut connaître Cargliostro, et il chargeaM. de Millinens, son grand, veneur, de lui demander une audience. Mais, autant Cagliostro se montrait affable à l’égard des pauvres, des ouvriers, des hommes du peuple, autant il se plaisait à traiter les grands avec hauteur. « Si c’est une curiosité vaine, répondit-il brusquement, qui anime le prince, je refuse de le voir; s’il a besoin de moi, qu’il le dise. » Loin d’irriter le cardinal de Rohan, cette réponse lui plut. Ses instances vainquirent les dédains du mystérieux étranger; il rechercha ses entretiens, se sentit heureux de son amitié, et ne tarda pas à lui vouer une admiration sans bornes.

Voilà ce qu’on savait de Cagliostro, lorsque, après une première et courte apparition, qui avait eu lieu en 1781, il vint se fixer à Paris. Ses manières nobles, le prodigieux ascendant qu’il exerçait autour de lui, son éloquence apocalyptique, l’éclat voilé de sa vie, la beauté de Lorenza Feliciani, sa femme, et même ce qu’il y avait d’énigmatique dans son opulence ou de suspecté dans ses vertus, tout le servait : on accourut en foule. – La maison qu’il occupa, située rue Saint-Claude, et qui, depuis, reçut Barras, était une des plus élégantes du quartier. Dans le salon, décoré avec un luxe oriental et noyé dans un demi-jour quand il ne resplendissait pas de la clarté de cent flambeaux, les préoccupations du philosophe et du conspirateur se laissaient deviner à côté des projets du thaumaturge; on y voyait le buste d’Hippocrate, et, dans un cadre noir, on y lisait, gravé en lettres d’or, ce paragraphe de la prière universelle de Pope: « Père de l’univers, toi que tous les peuples adorent sous les grands noms de Jéhovah, de Jupiter et du Seigneur !

Suprême et première cause qui caches ton adorable essence à mes yeux, et ne me fais connaître que mon ignorance et ta bonté, donne-moi, dans cet état d’aveuglement, de discerner le bien du mal et de laisser à la liberté humaine ses droits, sans porter atteinte à tes saints décrets. Enseigne-moi à craindre, plus que l’enfer, ce que ma conscience me défend, et à préférer au ciel même ce qu’elle m’ordonne. »

La secte représentée par Cagliostro n’avait pas, en effet, d’autre religion que le déisme; et il en fut de même de toutes les sectes mystiques et révolutionnaires que la fin du dix-huitième siècle enfanta. A l’Etre – souverain de qui relèvent et en qui s’effacent tant de diversités apparentes, qu’importent les formes variées des adorations de la terre? Ainsi pensaient les novateurs de la plus récente école, dont Cagliostro n’était que l’instrument indigne.

Car si, d’un côté, il servit la cause en fondant à Paris, ainsi qu’il l’avait fait à Mittau, à Saint-Pétersbourg, à Varsovie, des loges égyptiennes où les vieilles institutions étaient sourdement décriées et ébranlées t, d’un autre côté, il est certain qu’il dépassa la limite qui sépare un complot d’une imposture. Il tint chez lui de sombres assemblées où la dignité du propagandiste convaincu s’effaça derrière les artifices du nécromancien. Pour masquer

la source des richesses qu’il devait à la munificence des membres épars de sa secte, il feignit de s’enfermer, à la fin de chaque mois, pendant deux jours, et il fit croire qu’au sortir de cette retraite, il envoyait vendre aux orfévres un lingot dont l’or, essayé sur la pierre ponce, était presque toujours plus fin que celui des louis. Que dire encore? il mit au prix de je ne sais quelles superstitieuses quarantaines, la régénération physique et morale de l’homme; il se répandit en prédictions; il se supposa en communication avec sept anges chargés, d’après son rite égyptien, du gouvernement des sept planètes, et il attribua le pouvoir des évocations à des jeunes filles, qu’il appela colombes ou pupilles, et qui, placées dans des tabernacles tendus de blanc, entourées d’un prestigieux appareil, devenaient complices de ses sortilèges. Vils – moyens qui compromettaient le but indiqué par lui- même! véritable crime commis envers une cause qu’il proclamait sainte, et qu’il ne fallait pas dès lors associer à de honteux mensonges !

Du reste, et ceci vaut qu’on le note dans l’histoire des aventures de l’esprit humain, il se fit autour de Cagliostro un bruit qui ressemblait à de la gloire. On vit affluer vers lui, mêlés à des gens du peuple et à de simples ouvriers, princes, prélats, savants, nobles de robe et nobles d’épée.

Il put compter au nombre de ses partisans des personnages du plus haut rang, tels que le duc de Luxembourg, et des hommes d’un mérite reconnu, tels que le naturaliste Ramond. Ses disciples ne l’appelaient que père adoré maître auguste et mettaient à lui obéir un empressement plein de ferveur. On voulut avoir son portrait sur des médaillons,, sur des éventails; et, taillé en marbre, coulé en bronze, son buste fut mis dans des palêris, avec cette inscription ; LE DIVIN CAGLIOSTRO I. Arrêtons-nous : ce nom, emprunté par Joseph Balsamo, fils d’un marchand de Palerme, ce nom se retrouvera plus loin, sous notre plume, entre celui d’un cardinal et celui d’une reine de France.

Ce fut vers cette époque que s’accrédita le Martinisme, doctrine au fond de laquelle la Révolution grondait sourdement, mystérieuse exposition d’une théorie qu’allait mettre à l’essai le plus formidable des triumvirats.

C’était, pourtant une nature tendre et timide que Saint-Martin. Ayant obtenu, jeune encore, une lieutenance dans le régiment de Foix, le bruit des armes l’avait bien vite étourdi, et il s’était abandonné aux séductions austères de la solitude. Plongé dans un recueillement continuel,. il se partageait entre la méditation, la bienfaisance et la musique, méprisait les livres, n’écoutait guère que ses pensées; il parlait très-peu, devant ceux qu’il aimait seulement; et, quand il entr’ouvrait son âme, sa parole avait un éclat faible et doux, la clarté des lampes mourantes.

Imaginez, à quelques pas de vous, un concert de voix qui vous seraient familières, mais qu’interrompraient de fantastiques mélodies ou des clameurs inquiètes, lointaines, à demi perdues à travers l’espace. voilà quel effet avait produit le livre des Erreurs et de la Vérité, par un philosophe inconnu. D’abord, l’étonnement fut extrême. Fallait-il le ranger parmi les sages, parmi les fous, cet auteur caché en qui une si persuasive éloquence se mariait à l’insaisissable génie des sibylles? « Le petit nombre des hommes dépositaires des vérités que j’annonce, disait-il en commençant, est voué à la prudence et à la discrétion par des engagements formels. Aussi me suis-je promis d’user de beaucoup de réserve dans cet écrit, et de m’y envelopper d’un voile que les yeux les moins ordinaires ne pourront percer, d’autant que j’y parle quelquefois de toute autre chose que de ce dont je parais traiter. » Pourquoi ces détours et cette nécessité de la prudence? que signifiaient ces engagements formels? quels étaient ces conjurés qui se groupaient, invisibles, autour d’un livre? Jamais ouvrage plus émouvant et plus singulier n’avait paru. Semblable à ces tableaux qui présentent des oppositions bien tranchées de lumière et d’ombre, tout n’y était que vives lueurs ou ténèbres, contradictions apparentes et étudiées. Au nom d’un spiritualisme pieux, le philosophe inconnu s’élevait contre la folie des cultes humains. Il s’humiliait aux pieds des souverains, et il ébranlait leurs trônes. Le croyait-on perdu dans la région des fantômes, il reparaissait tout à coup au milieu des vivants, et alors il se mettait à creuser la misère sociale jusqu’à d’effrayantes profondeurs, il ouvrait la terre jusqu’aux abîmes.

Les religions? leur diversité même les condamne.

Les gouvernements? rien qu’à leur instabilité, à leur différence, à leurs folles querelles, on peut voir combien leur base est fausse, le vrai étant par essence indestructible et ne produisant jamais des résultats différents ou , contraires. La loi civile? au milieu des débats qu’entraîne le partage illégitime du commun domaine, on la trouve s’égarant à la recherche du droit, ne sachant ou se fixer et, sous le nom de prescription, osant appeler justice une injustice qui dure La loi criminelle? monstrueuse application d’un châtiment identique à des crimes dissemblables; vengeance tirée d’actions dont on ignore les causes premières; glaive qui, en tuant le coupable, tue le repentir; glaive qui se promène sur des milliers de têtes au plus épais de la nuit.

Et à ce désolant tableau, le philosophe opposait l’image de l’ancien bonheur perdu. Par les sentiers de l’allégorie, il conduisait son lecteur au sein du royaume mystérieux que, dans leur état primitif, les hommes avaient habite.

La, nulle distinction arbitraire et artificielle. Quoique doués, en qualité d’êtres intelligents, de facultés diverses, les hommes, dans leur état primitif, ne se divisaient pas en maîtres et en sujets; chacun d’eux avait sa grandeur, qui lui était propre; tous étaient égaux, tous étaient rois, tous vivaient heureux.

Mais le mauvais principe se sépara du bon principe;— car, comme les manichéens, le philosophe inconnu refusait d’admettre que Dieu fût l’auteur du mal ; — et, de son côté, l’homme, par un funeste usage de sa volonté libre, abandonna son premier poste. De là des calamités sans nombre et sans mesure : souverains illégitimes, cultes mensongers, inique distribution des biens terrestres, justice aveugle et sourdes.

Toutefois, l’homme, en tombant, n’avait point cessé d’être libre. Condamné par sa chute à languir esclave de son corps et à souffrir cruellement de la lutte des deux natures, intellectuelle et sensible, qui se mêlent en lui, il n’avait pas pour cela perdu sa qualité d’être intelligent.

Mais à quelle règle se conformer? Vers quel fanal tourner les yeux, sur cette mer des naufrages?

Suivant Saint-Martin, point de salut possible pour les sociétés tant qu’elles ne seraient pas soumises à l’action de ce qu’il nommait la CAUSE ACTIVE ET INTELLIGENTE. Or, cette cause qu’il ne définissait pas, mais à laquelle il revient dans chaque page de son livre et qu’on découvre aisément quand on la médite avec le cœur, cette cause c’était, dans l’acception chaste et sociale du mot. l’amour. Les hommes ne vivaient plus en frères : voilà pourquoi ils vivaient malheureux. Leurs institutions favorisaient les facultés intellectuelles et les facultés sensibles aux dépens des facultés aimantes : voilà pourquoi, au fond de ces institutions, la révolte germait à côté de la tyrannie. Et si la science politique n’avait été jusqu’alors qu’un amas informe de contradictions et de mensonges, c’était parce qu’on avait placé l’origine de la souveraineté, tantôt dans la consécration de la force, tantôt dans un chimérique assentiment des peuples, au lieu de reconnaître que celui-là seul a droit de commandement sur ses semblables qui s’élève au-dessus d’eux par la volonté de les rendre heureux et par la puissance de les aimer.

Donc, à celui-là seul l’empire et, s’il le fallait, la dictature jusqu’à ce que tous les hommes se fussent réhabilités dans leur principe, c’est-à-dire fussent arrivés à l’égalité des jouissances dans l’inégalité des aptitudes et des fonctions, et à la liberté dans l’accord.

Ainsi, au fameux cri de Luther : « Tous les chrétiens sont prêtres, » Saint-Martin, à trois siècles de distance, répondait par ce cri sublime : « Tous les hommes sont rois. »

Et le mot de la grande énigme qu’il posait devant la nation française, c’était : a liberté, égalité, fraternité, » formule que, dans son style symbolique, il appelait le TERNAIRE SACRÉ, et dont il ne parlait que sur le ton d’un enthousiasme solennel : « Je déclare que personne plus que moi ne respecte ce TERNAIRE SACRÉ. Je proteste que je crois qu’il a existé éternellement et qu’il existera à jamais., et j’ose dire à mes semblables que, malgré toute la vénération qu’ils portent à ce ternaire, l’idée qu’ils en ont est encore au-dessous de celle qu’ils en devraient avoir. Je les engage à être très-réservés dans leurs juge- ments sur cet objet. »

Toute doctrine qui se cache derrière des symboles se commet au hasard des interprétations : ce fut l’écueil du martinisme. Dans les routes qu’il traçait sous d’obscurs ombrages, les uns, tels que d’Épréménil, s’arrêtèrent dès les premiers pas; les autres, tels qu’Amar , dépassèrent l’extrême limite. Mais l’impression n’en fut pas moins immense. Disciple de Martinez Paschalis et de Jacob Bœhm, Saint-Martin eut à son tour maint disciple fidèle. Beaucoup l’aimèrent sans le pénétrer. La duchesse de Bourbon le recueillit chez elle, et l’on assure qu’elle prêtait une oreille charmée à ses sobres discours. Peut- être le croyait-elle tombé dans une douce folie. Mais; ainsi que Cagliostro, il aurait pu dire : « Le coup de maître est resté dans mon cœur. » Car, en s’entourant de nuages, il n’avait pas obéi seulement aux inspirations d’une vulgaire prudence, et son mysticisme n’était que le calcul d’une âme profonde. Lorsqu’il écrivait : « L’ombre et le silence sont les asiles que la vérité préfère, » il savait par quels ressorts, dans les civilisations imparfaites, la nature humaine veut être dirigée; il savait que, pour exercer l’intelligence et le zèle de ses prosélytes, éprouver leur constance, il était bon de leur imposer une tâche difficile ; que, pour leur rendre la vérité précieuse, il importait de la leur donner comme récompense à mériter, comme trésor à découvrir.

Et en effet, plus la parole du maître était obscure, plus elle devint souveraine. Le martinisme fit dans Paris de rapides conquêtes; il régna dans Avignon; à Lyon, il se choisit un centre d’où il rayonna jusqu’en Allemagne, jusqu’en Russie Entée sur la franc-maçonnerie, la doctrine nouvelle constitua un rite qui fut composé de dix grades ou degrés d’instruction par lesquels devaient successivement passer les adeptes; et de nombreuses écoles se formèrent dans l’unique but de trouver la clef du code mystique, de le commenter, de le répandre. Voilà comment d’un livre, jugé d’abord inintelligible, sortit un vaste ensemble de combinaisons et d’efforts qui contribuèrent à élargir la mine creusée sous des institutions vieillies.

Mais à une société avide d’excitations, des agitateurs invisibles ne suffisaient pas : il lui fallait des prodiges qui lissent spectacle, des étonnements tumultueux; et, tandis que le martinisme s’attaquait silencieusement aux bases de l’ancien monde moral, il se passait, à la place Vendôme, des scènes où toutes les lois ordinaires du monde physique paraissaient renversées.

Au milieu d’une grande salle, autour d’une cuve remplie d’eau sulfureuse, refermée par un couvercle, et au fond de laquelle des bouteilles pleines d’eau se trouvaient couchées, les unes en rayons convergents et le goulot tourné vers le centre de la cuve, les autres dans une position symétrique et en sens contraire, vous eussiez vu assis, pâles de douleur et d’émotion, de nombreux malades.

Pour qu’entre eux circulât plus facilement le fluide mystérieux auquel on attribuait le pouvoir de les guérir, ils se touchaient par les bras, par les genoux, par les pieds.

Une longue corde, partant d’un anneau du couvercle, allait, sans se nouer, entourer les membres infirmes; et chacun tenait appuyé sur la partie souffrante de son corps des tringles en fer, mobiles, qui sortaient de divers trous du couvercle. Cependant l’air s’imprégnait de suaves odeurs; de pénétrantes mélodies se faisaient entendre; et, des sensations inconnues se communiquant de proche en proche aux malades, le cercle vivant se mettait à frémir. La plupart, les femmes surtout, éprouvaient des spasmes nerveux, des suffocations; les yeux se fermaient; on se sentait défaillir; on entrait dans la région des songes. Bientôt, aux accords prolongés de l’harmonica, au bruit des voix qui s’élevaient en chœur, sous l’empire de je ne sais quel charme indéfinissable et puissant, les langueurs faisaient place aux convulsions. C’étaient de toutes parts des accents plaintifs, des cris de joie, des rires immodérés, des sanglots, ou encore des étreintes folles et passionnées. Une salle matelassée s’ouvrait alors, dans laquelle on emportait les plus violents : c’était la salle des crises. Là, bien souvent, les transports curent le caractère de la frénésie.

Des femmes y furent aperçues se roulant sur un parquet de coussins ou battant de leurs têtes les murailles ouatées. Parmi cette foule éperdue un personnage, vêtu d’un habit de soie lilas, se promenait d’un air tranquille et grave, tantôt étendant sur lés malades une baguette aux effets magiques, tantôt s’approchant d’eux, leur appliquant la main sur les épaules, puis la laissant couler le long des bras jusqu’à l’extrémité des doigts. Amenées de la sorte à leur dernier terme de développement, les crises se dissipaient enfin, et elles emportaient, disait-on, le mal avec elles. L’homme qui semblait ainsi commander à la vie nous venait de l’Allemagne. Il était médecin et se nommait Mesmer.

Ce qu’il y eut de vrai, ce qu’il y eut de faux dans son système, et s’il fut œuvre de génie, de mensonge ou d’erreur, nous n’avons pas à l’examiner ici. Mais, pour peu qu’on aime et qu’on respecte dans l’histoire l’épopée de l’esprit humain, il ne saurait être inutile de montrer en quoi le mesmérisme secondait la marche de ces révolutionnaires mystiques dont nous cherchons la trace.

Mesmer se représentait les sphères célestes, la terre et tous les êtres créés comme plongés dans un immense océan de fluide, par l’intermédiaire duquel ils exerçaient les uns sur les autres une influence permanente. Cette influence, analogue aux propriétés de l’aimant, Mesmer l’appelait le Magnétisme anima. Rassembler une portion du fluide universel, la concentrer, en diriger le mouvement ou le courant, la communiquer à son semblable, soit par le contact immédiat, soit, à une certaine distance, par la simple direction du doigt ou d’un conducteur quelconque, c’était magnétiser ; et posséder un tel pouvoir, c’était, selon Mesmer, posséder le pouvoir de guérir. La santé, disait-il, consiste dans l’action régulière de la nature. S’il survient des obstacles, la nature fait effort pour les surmonter. De là les crises : salutaires quelquefois, quelquefois funestes, mais inévitables, et telles que le magnétisme seul les pouvait provoquer ou accélérer sans péril. «Il n’y a qu’une santé, qu’une maladie, qu’un remède. »

Quant aux procédés magnétiques, dont l’appareil du baquet n’était qu’une mise en scène fastueuse et jugée depuis superflue, ils offraient l’image de la communication la plus attractive, la plus extraordinaire qui eût jamais été imaginée. C’était en quelque sorte la vie de l’un passant d’une manière visible dans celle de l’autre. Le corps humain était considéré comme ayant un pôle nord, un pôle sud. Les hommes devenaient des barreaux aimantés.

Ainsi, théorie ou pratique, tout dans le mesmérisme concourait à mettre en lumière la loi de dépendance mutuelle, la loi d’union ; et par une rencontre aussi remarquable qu’inattendue, les essais de Mesmer venaient se joindre à la philosophie occulte de Saint-Martin.

Saint-Martin affirmait l’unité du monde moral, sous le nom de CAUSE ACTIVE ET INTELLIGENTE : Mesmer celle du monde physique, sous le nom de FLUIDE UNIVERSEL.

Saint-Martin glorifiait l’attraction des âmes, l’amour ; Mesmer l’attraction des corps, le magnétisme.

De l’action impérieuse, décisive, mais sympathique, des natures supérieures sur les natures moins puissantes, Saint-Martin faisait résulter le salut des empires : à une action analogue Mesmer attachait la guérison des maladies.

Ensemble ils proclamaient, en se partageant les deux grands aspects de la vie, le dogme de la solidarité.

L’instinct rapproche les êtres animés, tandis que la raison les divise. Aussi Mesmer ne craignait-il pas d’écrire : « L’instinct est un effet de l’harmonie; la raison est factice; » et on lit dans ses aphorismes cette belle définition : « La vie de l’homme est une partie du mouvement universel. »

Que Mesmer ait décrié son rôle de novateur par des préoccupations grossières; que le côté vraiment noble de son hypothèse fondamentale lui ait échappé à demi, c’est possible. Eh qu’importe? est-il donc nécessaire que l’écho ait conscience de la parole qui vient le frapper et qu’il prolonge? La plupart de ceux qui passent sur la terre en y faisant du bruit ne sont que des porte-voix fragiles. Quand le son aura été rendu, libre à vous de briser l’instrument. Le penseur, c’est la pensée.

Mesmer était venu à Paris dès 1778; mais, repoussé par les savants, traité avec dédain par Daubenton et Vicqd’Azyr, il avait été confiné dans des tentatives obscures et le découragement s’était emparé de lui, lorsque d’Eslon devint son disciple. Médecin du comte d’Artois, d’Eslon avait des relations élevées, une figure charmante, de l’esprit, l’audace de la jeunesse : le docteur étranger eut en lui un impétueux et utile auxiliaire. Un premier mémoire apprit au public les cures merveilleuses de Mesmer en.

Allemagne, les injustices qu’il y avait essuyées, le peu d’accueil fait à sa découverte par l’Académie de Berlin, la ligue formée contre lui par les savants de Vienne, et comment, après avoir recueilli dans sa maison et guéri presque entièrement une jeune fille aveugle, il avait vu, grâce aux suggestions d’une noire cabale, la reconnaissance des parents se changer en aigreur, en violence, jusque-là qu’un jour le père était venu lui redemander son enfant l’injure sur les lèvres et l’épée à la main. Ce mémoire, qui tendait à concilier à Mesmer l’intérêt qu’inspire le génie persécuté, se terminait par vingt-sept propositions contenant les principales bases du système. A son tour, d’Eslon éclata. Non content d’avoir publié un vif commentaire de la doctrine du maître, il ne craignit pas d’adresser à la Faculté de médecine un insultant défi. Qu’on fît choix de vingt-quatre malades, dont douze seraient, traités d’après la méthode magnétique et douze d’après la méthode ordinaire : le public serait juge du camp. Un refus et la menace de rayer d’Eslon de la liste des membres, s’il persévérait, telle fut la réponse de la Faculté.

Mais l’étouffement du magnétisme, par le mépris, n’était déjà plus possible. Mesmer et d’Eslon trouvèrent un appui énergique, et dans les sociétés secrètes dont ils faisaient partie, et dans la secte martiniste dont leur système formait comme la contre-épreuve, et dans cette inquiétude révolutionnaire à laquelle toute nouveauté hardie servait alors d’aliment.

D’un autre côté, de Lasône, médecin du roi, avait fait connaître Mesmer à la cour; et, toujours prête à se passionner. pour l’imprévu, Marie-Antoinette favorisait le docteur allemand. La curiosité publique une fois en éveil, les résistances ne firent que l’irriter. Les cures magnétiques se multiplièrent. Tout Paris s’agita autour de la doctrine mesmérienne; l’entraînement devint même si général, si impérieux, que Mesmer ayant parlé de quitter la France, le gouvernement s’en inquiéta. Il fallut traiter de puissance à puissance avec l’heureux étranger. On l’adjure de rester, on l’entoure; on lui propose, pour prix de ses lumières communiquées à des médecins que le gouvernement choisira, vingt mille livres de rentes viagères et dix mille de loyer. Dans l’enivrement de son orgueil et du succès, il refusa, il partit; mais bientôt les triomphes de d’Eslon le rappelèrent : son disciple était son rival.

Alors se manifestèrent avec une fougue sans exemple cette soif des choses inaccoutumées, ces aspirations vagues et pourtant brûlantes, cette impatience d’être étonné, ce besoin d’être ému, tourments d’une société qui portait la plus grande des révolutions au fond de ses entrailles, et qui déjà la sentait tressaillir. Riches et pauvres, nobles et plébéiens, voulurent éprouver les effets de la cuve aux enchantements. D’un cœur avide et l’imagination ébranlée par le désir, les femmes coururent s’asseoir en foule au drame de l’existence humaine renouvelée. On surprit au baquet magnétique de d’Eslon la princesse de Lamballe.

On prétendit y avoir reconnu, déguisée, Marie-Antoinette elle-même. Pour enrichir Mesmer, ses partisans ont appelé cent souscripteurs à lui acheter, moyennant cent louis chacun, la connaissance de son secret; le chiffre est non-seulement atteint, mais dépassé. L’enthousiasme gagne d’Épréménil, le fameux avocat Bergasse, Servan, Duport, des littérateurs en renom, des savants, des prêtres.

Si bien qu’à Bordeaux, un célèbre prédicateur d’alors, le père Hervier, s’arrête un jour au milieu d’un sermon, descend de chaire, et magnétise en pleine église une personne qui venait de s’évanouir. Ce n’étaient plus qu’attaques enflammées et réponses fanatiques. « Les magiciens de Pharaon, disait Court de Gébelin, dans une brochure où il s’annonçait guéri par Mesmer, les magiciens de Pharaon n’étaient que des magnétisants; mais, ignorant la théorie du système magnétique, ils ne pouvaient percer la profondeur des mystères auxquels on s’est élevé dans les temps modernes, en formant des prophètes, des sibylles, que nulle puissance humaine ne peut mettre en défaut. » Court de Gébelin mourut au moment même où il affirmait sa guérison; et c’est à peine si l’opinion publique tint compte de ce démenti tragique. En vain les procédés magnétiques furent-ils étudiés chez d’Eslon, et solennellement condamnés par deux commissions, l’une de la Société royale de médecine, l’autre de la Faculté de médecine et de l’Académie des sciences. On remarqua que Jussieu s’était séparé de ses confrères; on opposa son rapport impartial et modéré, à ceux qu’avaient signés Bailly, Lavoisier, Guillotin, d’Arcel. Poissonnier-Desperrières, Franklin ; on fit observer que, si les effets du magnétisme devaient être uniquement attribués à l’imagination, c’était déjà une bien grande et bien réelle merveille que ce pouvoir de rallumer à l’imagination le flambeau de la vie. Le nombre des élèves s’accrut donc à un point extraordinaire.

La méthode mesmérienne sortit de Paris, se propagea dans les provinces, passa la mer, atteignit Saint-Domingue; et, se constituant selon le rite de la franc maçonnerie, la société des magnétisants adopta le nom expressif d’ordre de l’harmonie.

Il semblait, du reste, que le temps fût aux prodiges; car le génie fraternel des deux Montgolfier venait de découvrir les ballons; et, accompagné du marquis d’Arlanges, Pilatre des Rosiers s’était triomphalement aventuré à travers les airs. Bientôt on annonça, qu’émule des Montgolfier, le physicien Charles avait construit une machine nouvelle qui, remplie d’air inflammable, devait aussi naviguer parmi les vents. Et en effet, le 27 août 1784, en présence d’une multitude innombrable qui couvrait le champ de Mars, par une journée pluvieuse et menaçante, au bruit des coups de canon tirés en signe de victoire, et pendant que de toutes parts retentissaient des cris d’admiration, pendant que les femmes épouvantées perdaient connaissance ou levaient les mains au ciel avec des prières, Charles et Robert montaient dans leur navire aérien, et s’élevaient en souriant vers la région des tempêtes. Comment ne pas reconnaître à d’aussi éclatantes marques l’immensité du pouvoir de l’homme? L’impossible! vain mot dont se payaient les siècles d’ignorance, mais que repoussait la virilité du genre humain. Voilà de quels spectacles, de quels discours, se nourrissait l’enthousiasme des âmes ardentes.

Tout à coup le bruit se répand qu’à Busancy, près Soissons, le marquis de Puységur et le comte Maxime, son frère, ont tiré du système de Mesmer des conséquences inattendues, surprenantes. Il ne s’agit plus, cette fois, des merveilles de la salle des crises, que déjà l’on commence à déclarer dangereuse, on assure que, sous des arbres garnis d’un épais feuillage et magnétisés, des malades se sont endormis d’une sorte de sommeil divin. Durant les extases de ce sommeil, disait-on, ils lisaient en leur propre corps ainsi qu’en un livre ouvert; ils indiquaient les remèdes vraiment sauveurs; ils voyaient au delà du rayon qu’il est donné à l’œil de parcourir; ils avaient le don de prescience. Et pour produire ces inexplicables phénomènes, que fallait-il ?M. de Puységur répondit en deux mots au siècle de Voltaire : croyez, veuillez.

Or, telle était alors la fièvre des esprits que le somnambulisme, à son tour, fit fortune. On expliqua par les secrets magnétiques la vie d’Apollonius de Tyane et celle d’Apulée, magiciens célèbres qui, au moyen de leurs prestiges, avaient essayé de défendre le paganisme expirant. On se crut en possession de cette puissance qu’avait peinte en vives images le code immortel où il était dit : « La foi transporte les montagnes. » Veuillez- le bien, allez et guérissez, devint la formule sacramentelle » d’une secte nombreuse, active, à la tête de laquelle il faut placer Lavater, ce Lavater dont Mirabeau, son détracteur, dénonçait ainsi l’influence : « Il exerce un empire que Socrate ni Platon n’exercèrent jamais. J’ai vu ses partisans le révérer comme un Dieu sur la terre. J’ai vu les autres hommes en suspens sur l’opinion qu’ils devaient s’en ,’, former. J’ai vu les philosophes s’effrayer de son crédit. »

Cependant, la secte des illuminés venait de recevoir un coup terrible. Une mésintelligence imprévue s’était glissée entre Weishaupt et le baron Knigge; son plus utile auxiliaire; et quatre adeptes mécontents avaient fait à l’électeur de Bavière des révélations importantes. Des recherches sont ordonnées; les poursuites commencent; des papiers, saisis à Landshut, dévoilent une partie du plan de l’illuminisme, et Weishaupt est réduit à chercher asile chez un prince romanesque, le duc Ernest de Gotha. La persécution éclate, s’étend; une foule de citoyens marquants sont destitués, exilés, emprisonnés.

La secte était dissoute : son action survécut. Une députation d’illuminés dont faisaient partie Busche, connu dans l’illuminisme sous le nom de Bayard, et Bode, surnommé Aurélius, fut appelée à Paris pour s’y entendre avec certaines loges maçonniques. En même temps les martinistes creusaient leur sillon. La vie des clubs se nourrissait de la fermentation générale. Les disciples de Mesmer, joués sur le théâtre, se défendaient avec la plume éloquente de d’Épréménil; et ils élevaient leur protestation jusqu’à la menace. Tout s’agitait, tout se précipitait.

Que si maintenant nous embrassons d’un coup d’œil les faits qui précèdent, nous remarquerons d’abord une réaction violente contre la philosophie de Voltaire et des encyclopédistes. Cette philosophie avait donné des autels au doute, au raisonnement, à l’esprit d’examen et d’individualisme. Ici, au contraire, on se livrait sans réserve à l’imagination, à la souveraineté de la foi, aux inspirations les plus désordonnées du cœur, et l’on poussait jusqu’à une espèce de délire le sentiment des rapports qui doivent unir les hommes.

Mais quelque exagéré, quelque voisin que fût de la superstition ce dernier mouvement, il n’en avait pas moins une portée révolutionnaire fort décisive. Par les conspirations mystiques, il sapait les tyrannies anciennes ; par la philosophie occulte, il intéressait à la victoire de l’égalité ces deux puissants mobiles de la nature humaine : l’imagination et l’amour de l’inconnu; par les guérisons miraculeuses attribuées à la force attractive d’un fluide universel, il faisait de la solidarité physique des hommes la preuve et l’image de leur solidarité morale. C’étaient les tendances de Jean-Jacques bizarrement appliquées, poussées trop loin, obscurcies. Les disciples allaient vers le but indiqué, en s’écartant du grand chemin, et en cachant sous leurs manteaux la lampe que le maître avait allumée.

Toujours est-il que l’effort qui devait empêcher la Révolution de. s’amortir dans le triomphe de la bourgeoisie fut préparé par le travail des sociétés secrètes.

Là furent, sinon les principes générateurs, du moins les premiers germes apparents de ce viril enthousiasme, de cet héroïsme farouche et concentré, de cette volonté dans le sacrifice, de cette ardeur à pactiser avec la mort, que les luttes ultérieures développèrent d’une manière si énergique. Mais ils purent prévoir à coup sûr, et sans être prophètes, qu’il y aurait des résistances furieuses à vaincre, une mer de sang à traverser, ceux à qui l’on disait devant l’image de Jésus mort sur une croix pour le salut des hommes : « Le salut n’est point où des trônes brillent défendus par dés épées et où fument les encensoirs et où, le long des champs couverts de moissons, des milliers d’hommes s’en vont affamés. La Révolution qui va éclater sera stérile, à moins qu’elle ne soit complète. »


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