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« Un traître à notre goût », de John le Carré : Le Carré, les banques et la drogue

« Un traître à notre goût », de John le Carré : Le Carré, les banques et la drogue

© Le Monde

Le 28 septembre 2010, à Berne, en Suisse, David John Moore Cornwell, alias John le Carré, donne au Monde « ce qui est peut-être (sa) dernière interview » (dans le supplément M de décembre 2010). A presque 80 ans (en octobre), et alors que sort, à Londres, son vingt-deuxième roman, Our Kind of Traitor (Un traître à notre goût) – qui paraît aujourd’hui en France -, l’écrivain britannique n’a jamais été aussi actif. Mais il n’a plus de temps à perdre avec « la publicité », ni d’ailleurs avec les honneurs (il vient de demander que l’on retire son nom de la sélection du prestigieux Man Booker Prize). Non, il a des livres à écrire, des injustices à épingler, des impostures à dénoncer…

Depuis la chute du mur de Berlin, depuis qu’il a abandonné le roman d’espionnage « classique », il s’en est presque fait une obligation morale : le monde marche sur la tête et quelqu’un – l’écrivain, l’artiste, l’outsider – doit avoir le courage de le dire.

D’autant que, cette fois-ci, il s’intéresse à ce qu’il affirme être l’un des plus grands scandales des années 2000. Quoi ? « Je vais vous montrer un article que vous avez peut-être déjà vu », dit-il en sortant de sa veste une coupure du journal anglais The Observer. Le papier est daté du 13 décembre 2009. « Tenez, lisez… »

Le Carré poursuit. « Vous voyez, ce papier est titré : « L’argent de la drogue a sauvé les banques pendant la crise mondiale ». La source, c’est un certain Antonio Maria Costa, qui dirigeait alors l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime organisé (ONUDC). Selon lui, il existerait des preuves démontrant que certains prêts interbancaires ont été financés avec des fonds venant du commerce de la drogue et d’autres activités illégales, et que cet argent aurait donc été effectivement blanchi afin de sauver le système, lorsqu’il était confronté à un manque de liquidités et sur le point de s’effondrer. L’article avance même un montant : 352 milliards de dollars (245,5 milliards d’euros). »

Délire ou réalité ? On imagine en tout cas la jouissance de John le Carré tombant sur cet article de presse. Sans attendre, il en a fait son miel. Jouant avec le vrai et le faux, l’ombre et la lumière, mettant en scène des situations ou des personnages suffisamment ambivalents pour que, tout au long du roman, le lecteur ne sache jamais vraiment sur quel pied danser. Mais levant néanmoins peu à peu le voile sur les pratiques financières douteuses du néocapitalisme, sur le « triomphe de la cupidité » – pour reprendre un titre de l’économiste Joseph Stiglitz – et sur « la collusion contre nature » qu’il imagine entre la City de Londres, la mafia russe et les services secrets de Sa Majesté.

Un traître à notre goût commence sur un court de tennis. Nous sommes à Antigua, en compagnie de Perry et Gail, deux excellents joueurs amateurs. En Angleterre, Gail est une avocate brillante, et Perry, son compagnon, un prof à Oxford désireux de donner une nouvelle orientation à sa vie. Pendant ces vacances caribéennes qui s’annonçaient paradisiaques, le couple fait la connaissance de Dima, un oligarque russe. Dima dirige Arena Multi Global Trading Conglomerate, une société de conseil en gestion d’actifs dont le siège est à Moscou, avec des bureaux à Toronto, Berne, Karachi, Nicosie, etc., et qui se révèle être une ingénieuse organisation de blanchiment.

Dima le reconnaît d’ailleurs, dans son anglais approximatif : « Beaucoup syndicats du crime russe font la confiance à Dima. Vous avez l’argent sale ? Dima blanchit pour vous, pas de problème. Un huitième de l’économie mondiale, c’est de l’argent aussi sale que votre calcif. Du fric couvert de sang… »

« Un champ de mines »

Mais Dima a un « marché » à proposer aux services secrets britanniques, en échange d’informations « très importantes, très urgentes, très cruciales pour la Grande-Bretagne ». Et c’est sur Perry – qui voulait changer de vie mais n’en demandait pas tant – qu’il jette son dévolu. A Roland-Garros, Perry jouera les go-between entre la mafia russe et l’establishment londonien… Si le piège est grossier, l’engrenage imaginé par le Carré est suffisamment subtil pour qu’on ait envie de suivre Perry et Gail sur ce terrain inconnu qui n’est bientôt qu' »un champ de mines monstrueux… ». On retrouve par ailleurs ici tout ce qu’on aime chez John le Carré, les rapports de forces entre les individus et les institutions, les interrogations sur l’honneur, les vieilles blessures, les hontes recuites, la soif de vengeance ou le « dégoût de soi », bref toute la complexité de ces personnages qui peuvent être à la fois des traîtres et des princes.

Une fois de plus, on note combien le Carré est à l’aise dans sa « deuxième période », celle de l’après-guerre froide. « Je vais vous surprendre, dit-il. Mais pour moi, la meilleure période, c’est maintenant. La chute du Mur, je l’ai vécue comme une libération. J’avais l’impression d’être enfermé dans un système.Et puis, le Mur est tombé. Entre 1989 et 1991, il y a eu une période où l’Occident aurait pu dire : « Stop, on fait une pause ! On réfléchit à une façon constructive de redessiner le monde. » Mais l’Occident s’est replié sur lui-même et a laissé tomber les pays de l’ancien bloc de l’Est, la Russie en particulier. Le libre-échange s’est propagé partout, et on a vu les excès du capitalisme livré à lui-même. »

Nous y sommes. Et cette hypothèse de fond, alors ? Celle qui voudrait que certaines banques, pendant la crise, aient été sauvées par l’argent sale de la drogue et du crime ? Le Carré ne prétend pas la confirmer. Il veut juste, à travers ce dispositif romanesque, montrer qu’elle pourrait être plausible.

Quand il émerge du livre, le lecteur est encore plus troublé. Vrai ou faux ? Scoop ou fantasme ? Le critique littéraire est bien incapable, évidemment, d’apporter à cette question le moindre début de réponse. Et les experts ? Que disent-ils ? Interrogé par Le Monde, l’économiste Jacques Delpla est perplexe. Ce scénario « n’a pas de sens pour les banques centrales, souligne-t-il. Ces dernières créent autant de liquidités qu’elles le veulent, elles n’ont donc pas besoin de Pablo Escobar ! Mais à cette époque, les grandes banques occidentales ont aussi cherché des liquidités, notamment auprès des fonds souverains et des réserves des banques centrales asiatiques. Les avoirs des drug dealers étant probablement investis en actifs liquides (dépôts à vue, placements monétaires), il n’est pas exclu que certains aient prêté aux banques occidentales (via de multiples comptes) ». L’économiste conclut cependant que « cela (lui) semble peu probable, car, depuis le milieu des années 2000, les procédures de compliance (conformité aux règles) sont très fortes, et les banques ont l’obligation de vérifier avec qui elles traînent ».

Qui pourrait dire avec certitude ce qu’il en est vraiment ? La seule évidence, pour le lecteur de ce roman, c’est finalement le désir de tourner les pages, et le plaisir qu’il en tire. Ce qui n’est déjà pas si mal.


Publié le 10 avril, 2011 dans La Bourse & L'Economie, Le Monde, Suisse.

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