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Francs-maçons, la main invisible

Francs-maçons, la main invisible

© Le Point

La nomination d’Henri Proglio à la tête d’EDF ou les millions versés par l’État à Bernard Tapie, une histoire de frères…

Par Sophie Coignard

La reconduction de François Fillon à Matignon est une défaite des francs-maçons, dont beaucoup soutenaient ouvertement Jean-Louis Borloo, qui, en tant que chef du Parti radical, incarne la tradition fraternelle au sein de la République. Telle est l’analyse à laquelle se livre un personnage politique français de tout premier plan sur le récent remaniement ministériel. Voici son raisonnement : « Il suffit de regarder qui soutenait Borloo : Claude Guéant, le secrétaire général de l’Élysée, pour une fois d’accord avec Henri Guaino, mais aussi le patron d’EDF, Henri Proglio, qui nie être initié, mais cela fait rire tout Paris. »

Notre observateur averti ne souhaite évidemment pas apparaître à visage découvert. « Ce que je vous dis est une évidence pour quiconque s’intéresse aux jeux d’influence au sommet. Mais je n’ai pas envie de passer pour un paranoïaque, s’amuse-t-il. Et puis, les frères sont les premiers à avancer masqués, non ? Dans tous les cénacles, la « main invisible » des francs-maçons anime les conversations. Pourquoi ? Parce qu’elle obéit à une combinaison magique : réseau d’influence plus secret d’appartenance. Le cocktail parfait !

Omerta

D’ailleurs, comme pour illustrer ces propos, quelques jours après sa sortie du gouvernement, Jean-Louis Borloo organise dans les Salons de l’Aveyron, à Paris, un « dîner républicain » de 800 personnes. Traditionnellement, ce banquet réunit des frères et leurs amis défenseurs de la laïcité pour commémorer la loi de séparation des Églises et de l’État. Là, c’est la fête à Jean-Louis ! Les familiers des loges ne manquent pas autour des tables. Ceux qui l’assument et ceux qui le taisent. Alain Bauer, ancien grand maître du Grand Orient aujourd’hui conseiller officieux de Nicolas Sarkozy pour les questions de sécurité, Xavier Bertrand, ministre du Travail, Jean-Michel Baylet, président du Parti radical de gauche, Serge Lepeltier, premier vice-président du Parti radical valoisien, Patrick Ollier, tout nouveau ministre chargé des Relations avec le Parlement, Gérard Larcher, président du Sénat…

François Fillon, qui n’est pas franc-maçon, est resté Premier ministre. Preuve que les frères ont perdu la main ? Certainement pas. Mais on ne gagne pas à tous les coups… Les initiés sont d’ailleurs aussi nombreux qu’avant autour de la table du conseil des ministres. Est-ce un problème ? Ce n’en serait pas un si ces hauts responsables, garants de l’intérêt général, ne niaient pas, pour la plupart, leur appartenance avec la dernière énergie. Ils ne sont pas les seuls. Dans la police, dans la magistrature, dans l’Éducation nationale, dans les banques et compagnies d’assurances mutualistes, à EDF, à La Poste, personne n’a jamais franchi le seuil d’un temple, si l’on s’en tient aux déclarations officielles. De cette omerta nourrie par les initiés eux-mêmes résulte un étrange paradoxe : dès qu’une nomination ou une décision semblent inexplicables, chacun, parmi les profanes, songe à la franc-maçonnerie. Comment en serait-il autrement ?

Réseaux fraternels

Un député important de la majorité reçoit un jeune élu prometteur dans son bureau de l’Assemblée nationale. « Alors, tu es où, toi ? » lui demande-t-il tout de go. Son interlocuteur mettra un moment à traduire ce « où ? », qui signifie « dans quelle obédience ? ». Un cadre supérieur bardé de diplômes est embauché dans un grand groupe de distribution d’eau. Au fil des jours, il comprend que ses collègues et ses supérieurs le prennent pour ce qu’il n’est pas : un frère. Doit-il jouer la comédie ? « Les premiers temps, je me suis contenté de ne pas les détromper, sans jamais mentir, raconte-t-il. Au bout de quelques mois, des relations d’estime mutuelle s’étaient installées, ce qui rendait mon silence coupable. Je me suis donc dévoilé, si j’ose dire : non, je n’en étais pas. À mon grand soulagement, cet aveu a été accueilli avec décontraction. Mais on m’a fait comprendre qu’il était utile et intéressant d’y entrer, pour instaurer un climat de confiance avec les clients et même en interne. » A-t-il accepté ? Il assure que non. On n’est pas sûr de le croire sur parole.

Ceux qui s’y sont frottés sont prompts, ensuite, à voir des réseaux fraternels partout. Les nouvelles normes qui s’imposent à l’habitat en matière d’environnement ? Une gentillesse faite aux prestataires par le ministère. La difficulté à fusionner les Caisses d’épargne et les Banques populaires ? Une guerre entre maçons d’obédiences différentes et aux intérêts disjoints. La nomination d’Henri Proglio comme P-DG d’EDF, poste qu’il comptait cumuler avec son maintien à la tête de Veolia ? Une revanche des francs-macs. Les assauts contre Anne Lauvergeon pour lui faire quitter Areva ? Une guéguerre entre la maçonnerie et le corps des Mines, dont Mme Lauvergeon est un élément actif… Les millions versés par l’État à Bernard Tapie à l’issue de son combat contre le Crédit lyonnais ? Rien n’aurait été possible

« Abus de pouvoir »

Dans cette longue – et coûteuse – saga de Tapie contre l’État, le mot « franc-maçon » n’est jamais prononcé, mais brûle toutes les lèvres. Dans son livre « Abus de pouvoir », François Bayrou lui consacre un chapitre violent dont certains passages doivent être lus entre les lignes. Le président du MoDem évoque ainsi la manière dont un amendement législatif a été introduit afin de permettre aux établissements publics administratifs d’avoir recours à l’arbitrage pour résoudre leurs conflits. : « Qui avait, dans le secret des cabinets, préparé ce texte ? (…) Était-ce le cabinet du ministère de l’Intérieur, ceux de Nicolas Sarkozy et de Brice Hortefeux ? Ou Bercy, sous la double autorité du ministre de l’Économie, Thierry Breton, et du ministre du Budget, Jean-François Copé ? » Les initiés compléteront d’eux-mêmes : tous francs-maçons ou très proches des loges.

D’ailleurs, un initié, et pas le moindre, réagit lui aussi à l’arbitrage qui couvre Tapie de millions. Dans les colonnes de Libération, Jean-Michel Quillardet, un avocat qui était alors grand maître du Grand Orient, s’indigne. « Je voulais envoyer un signal : montrer que les francs-maçons ne sont pas tous dans les combines, explique-t-il. On sait que des membres de la GLNF ont joué un rôle dans cette affaire, à l’Élysée, à Bercy, mais aussi parmi les avocats d’affaires spécialisés dans les liquidations judiciaires, qui sont à la fois proches de Tapie et impliqués dans des transactions en Afrique. »

Il faut louer le courage de Jean-Michel Quillardet, à qui cet article n’a pas fait que des amis dans l’univers maçonnique, où la règle d’or consiste à se taire pour ne pas ternir l’image des obédiences et de leurs membres. Un raisonnement à courte vue : depuis le docteur Freud, chacun sait les ravages opérés par le silence et la violence que peut revêtir le retour du refoulé.


Publié le 28 janvier, 2011 dans Franc Maçonnerie, France.

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