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Archive Avril 1998 – Vue des Etats-Unis – Cette impardonnable exception française

1998 : Cette impardonnable exception française

© Le Monde Diplomatique

Bien qu’elle se targue de privilégier les faits, la presse des Etats-Unis traite souvent l’actualité internationale comme un conte moral illustrant les bienfaits du « modèle » américain et les « archaïsmes » de ceux qui refusent de le suivre. Cette fable idéologique réserve à la France un rôle de choix. La victoire électorale de la gauche, la défense de l’exception culturelle et le refus par Paris d’emboîter le pas aux élans guerriers de Washington dans le Golfe n’ont fait que conforter cette aigreur médiatique.

Par Thomas Frank

Voilà huit ans que les Etats-Unis n’ont plus d’ennemi sur lequel compter, qu’il leur manque une nation à dépeindre comme l’incarnation de l’obstination et de la menace. Il y a bien sûr l’Irak, avec son dictateur caricatural, mais ce pays ne s’est jamais vraiment montré à la hauteur des espérances : trop circonscrit, trop outrancier, trop idéologiquement déroutant. Il fallait donc trouver un Etat aux choix économiques lisibles, et dont la politique pourrait être comprise – et stigmatisée – comme un rejet de la mondialisation cybernétique que chacun ou presque glorifie, des firmes informatiques au président William Clinton.

L’année 1997 a enfin permis de trouver la cible cherchée. Où que l’on se tourne, experts, journalistes, porte-parole des industriels et magnats de la publicité de Madison Avenue s’allient pour persuader l’opinion de deux évidences : le triomphe de l’ordre industriel américain et l’archaïsme de la France, encore encombrée d’un Etat-providence presque intact.

Correspondant à Paris du New York Times – et parfois invité par les chaînes de télévision françaises -, Roger Cohen a dressé, il y a un an, la longue liste des travers hexagonaux : les Français ne comprendraient rien à Internet, ils n’aiment pas les Etats-Unis, et ils s’accrochent à un système « socialiste » dans lequel des « technocrates » décident de tout, encore que les syndicats restent infiniment trop puissants. En octobre dernier, le journaliste américain pouvait enfin théoriser sa condamnation définitive : « La France a choisi, dans la dernière décennie du XXe siècle, de devenir ce qui ressemble peut-être le plus à un rival idéologique sérieux des Etats-Unis (1). »

Le thème de la « récalcitrance française » vient épauler les arguments des partisans du nouvel ordre mondial. Une campagne de publicité pour American Express a ainsi présenté, par exemple, la success-story sans surprise d’un dénommé Jake Burton, entrepreneur en surf des neiges. Sur fond de musique rock, le spot publicitaire montre d’abord une succession de sauts et de cascades athlétiques censée illustrer les capacités « extrêmes » de l’entrepreneur. Puis il juxtapose au héros et à ses disciples, ouverts et internationalistes, quelques plans courts consacrés à l’Autre, l’esprit anti-entrepreneurial : de vieux grabataires soucieux, puis une troupe de skieurs aux vêtements coûteux mais démodés, qui observent, narquois, nos sportifs à la page. Bien que les skieurs sceptiques ne figurent que quelques secondes à l’écran, les concepteurs de cette publicité ont fait en sorte qu’on ne s’y trompe pas : leur identité est dévoilée par leur accent. Un accent français.

Dans un éditorial de sa livraison d’automne 1997, le magazine littéraire Granta se charge d’édifier le lecteur cultivé. Qu’on en juge : le refus de la France de reconnaître que la « mondialisation est inévitable » ne serait qu’un nouvel effort fantasque de sa part « pour préserver l’idée qu’elle cultive de la “francité” (2) ». Ajoutez à cela quelques références prévisibles à l’ascension de M. Jean-Marie Le Pen, et l’article s’écrit tout seul.

Puisqu’on confond désormais libre-échange et liberté, marché et démocratie, les Etats-Unis voient, dans chaque effort pour ne pas tout subordonner au marché, un acte d’une prétention impardonnable. Et, dans cette optique, les Français représentent l’ennemi idéal : ils résistent à la baisse des salaires et à la refonte du système de santé, leurs syndicats combattent les « réformes » dont nul manager américain n’ignore qu’elles sont un élément décisif de la « compétitivité mondiale ». Sans compter que les Français conservent dans l’imaginaire américain une image de snobs.

Aux Etats-Unis, même le téléspectateur le plus indifférent ne peut en effet ignorer que la France est un pays qui contingenterait les films américains, qui tenterait d’éradiquer les termes anglais de son vocabulaire, et qui croirait devoir enseigner la cuisine française dès l’école maternelle. En somme, c’est un peuple têtu qui persisterait à nager à contre-courant de la culture et de l’économie ; un gouvernement intraitable qui interdirait à ses citoyens de surfer sur les gammes des plaisirs sensuels comme sur les ondes extatiques du commerce ; une nation de rabat-joie pincés, décidés à gâcher la douce musique américaine que le monde entier brûle d’entendre.

Que l’on parle des sarcasmes du serveur parisien vous apportant le ketchup ou des travailleurs sociaux qui cherchent à adoucir les effets du capitalisme mondial, tout est dans tout : pour les combattants culturels du nouvel ordre, la possibilité de mélanger stéréotypes et croisade économique est décidément irrésistible.

Il est donc logique qu’on ne puisse désormais actionner une télécommande sans entendre quelque ragot sur les Français. Une émission diffusée à la Radio publique nationale laisse entendre que ce sont des têtes de lard. Un éditorial du New Republic se moque des Gaulois, qui votent à tort et à travers. Mais le procureur le plus constant dans sa mise en accusation de la France est le New York Times, dont les correspondants en Europe et les éditorialistes martèlent une thématique presque immuable : pas une semaine sans quelque décision française hilarante ou image mémorable – par exemple, cet intellectuel parisien que l’on aurait surpris à écrire un livre sur l’impact d’Internet… avec un crayon noir !

Thomas Friedman, éditorialiste au New York Times et ancien correspondant de ce quotidien au Proche-Orient, posa les termes du conflit entre la démocratie globale et l’arrogance française dans son commentaire du 26 février 1997. Pour lui, comme pour les publicitaires d’American Express, partout dans le monde « la pression de la technologie et l’économie globale forcent les nations à transférer le pouvoir de la bureaucratie d’Etat et des monopoles autrefois dominants au secteur privé ».

Mais les Français s’obstineraient à vouloir entraver le puissant flot de l’Histoire. Ils sont, tout simplement, « des gens qui sentent que le monde change et qui veulent l’en empêcher ». Business Week enfonce le clou : « Imaginez un pays où un patron risque la prison parce que les cadres de l’entreprise travaillent plus de trente-neuf heures sans être payés en heures supplémentaires. (…) Quel type de régime enverrait ainsi le patron en prison ? Mais c’est la France ! (3) ». La clé de cette impulsion répressive et bornée ? Une culture que tout bon amateur de sitcoms a appris à abhorrer : « Le système français récompense ceux qui ont la capacité de suivre le chemin qu’on a tracé pour eux », explique à Thomas Friedman un « expert » amical ; le système américain inviterait au contraire les gens à « se rebeller ». C’est l’homme au costume gris contre James Dean.

Le mal français, en d’autres termes, ne relèverait pas de l’obstination dans l’erreur économique : il serait plutôt caractérisé par la lutte des bureaucrates contre les rebelles, de l’Académie française contre Internet, des intellectuels contre le peuple. Dans ce mélodrame classique, l’éditorialiste prend évidemment place dans le camp des bons, et dépoussière une artillerie de propagande digne des premiers temps de la guerre froide. La France, écrit-il, ne fait rien de moins que « du pied aux ennemis de l’Amérique, qui sont souvent les ennemis de la modernité ».

Mais Thomas Friedman ne fait que construire son discours sur les fondations posées par Roger Cohen, dont la correspondance de Paris reprend sans cesse comme mécanisme explicatif les stéréotypes américains sur l’arrogance française. Pour le journaliste du New York Times, le moindre choix économique fait à Paris s’explique par des traits culturels douteux. L’ « aspiration à la grandeur », les « prétentions excessives », le « sentiment d’occuper une position proche du centre du monde », ces facettes de la vanité nationale empêchent les Français d’embrasser l’exaltant avenir multiculturel ; leur besoin de nourrir l’« ego français » rend difficile la prédiction de leur prochaine lubie électorale.

Toujours victime de l’illusion gaullienne d’ « une certaine idée de la France », selon Roger Cohen, ce pays, « aussi mobile qu’un bloc de ciment », serait en pleine « paralysie interne (…), menacé par l’innovation ». Les entrepreneurs y sont fortement découragés, ses « technocrates (…) semblent dépassés par l’économie globale », et ses syndicats, « qui arborent fièrement les haillons d’un rêve socialiste épuisé (…) , semblent également fossilisés ».

Seuls héros : les barons du logiciel

Des bons points ? Le correspondant du New York Times en décerne quelques-uns, de préférence à d’exemplaires amis du peuple : le baron du logiciel Bernard Liautaud, fourmillant d’idées égalitaires ramassées à l’université Stanford comme la « promotion d’une culture de l’actionnaire » et le « penser marketing » ; ou Bernard Arnault, « entrepreneur infatigable », héros de la petite parabole du Château d’Yquem : pour identifier l’orgueilleux aristocrate à qui il dispute la propriété de ce domaine vinicole, Cohen le représente méditant de façon poignante sur une montre arrêtée (4).

Aux antipodes de l’archaïsme, le journaliste évoque aussi avec une évidente délectation le glorieux (et irrésistible) progrès de la culture de masse américaine. Par les mécanismes magiques du marché, celle-ci exprime la volonté du peuple. Sous la photographie de patineurs effectuant sauts et cascades face à la tour Eiffel, un article acclame cette jeunesse de France qui embrasse le marché mondial avec allégresse, qui ne craint pas de consommer les produits de la culture jeunes en dépit des injonctions de ses aînés. « Casquette de base-ball à l’envers, baskets aux pieds, films et musique américains sont les figures de référence de la majorité des enfants français. L’anti-américanisme facile des intellectuels et des politiques rencontre fort peu d’écho auprès des Français ordinaires. »

Bien entendu, il est un peu audacieux de prétendre que la culture de masse serait forcément l’expression des goûts du public. Mais, même quand un phénomène culturel est créé par l’industrie, les journalistes américains y décèlent le signe d’une victoire du peuple – et du marché – sur l’arrogance française. Un article sur l’importation de la fête de Halloween fit ainsi la « une » du New York Times et de l’ International Herald Tribune. L’auteur de l’article réussit toutefois à transformer la fête en expression d’un conflit : entre, d’une part, la volonté du peuple – un peuple d’acheteurs et de vendeurs dans les grands magasins, de fabricants de téléphones portables – et, d’autre part, l’anti-américanisme fatigué des mandarins culturels du pays. Le New York Times choisit d’illustrer l’article par une photographie juxtaposant à la fière tour Eiffel un millier de citrouilles placées là par l’un des parrains (commerciaux) de l’opération (5).

Cependant, c’est en essayant de transposer à toute force cette idée fixe dans le domaine politique, en lisant l’information politique au travers de la lutte entre la liberté du marché et l’arrogance de l’Etat que la presse américaine à Paris se met à déraper pour de bon.

Puisque refuser les mécanismes néolibéraux revient à mépriser le peuple, et que s’écarter du marché serait en définitive une des formes du racisme, un homme politique est naturellement mis en relief : M. Jean-Marie Le Pen, à qui « l’état d’esprit [français] offre un terrain parfait ». La description ainsi faite des événements politiques mène tout droit à ce personnage exutoire d’un pays qui regarde en arrière. Le Washington Post résume le propos avec brio : « Tous les responsables politiques, même Jean-Marie Le Pen à l’extrême droite, sont des sociaux-démocrates sous une forme ou sous une autre (6). » Toute personnalité politique se voit alors présentée comme un Le Pen sans le racisme, ou un Le Pen sans l’europhobie ; chaque élection est assimilée à une victoire du Front national. Une vision d’une cohérence interne et d’une force de conviction telles qu’elle pourrait surprendre des lecteurs américains découvrant que l’extrême droite française n’est pas au pouvoir et que M. Le Pen ne détient aucun mandat national.

La confusion entretenue autour des projets de M. Lionel Jospin est encore plus étrange. Dès juin 1997, le Wall Street Journal expliquait : « Les protecteurs de la culture socialiste française étaient enthousiasmés par l’arrivée au pouvoir de M. Jospin, un homme qui n’est aucunement souillé par la moindre pensée moderne (7). » Reprenant la même antienne et assimilant le premier ministre à un pur produit du sentiment rétrograde et arrogant des Français, le New York Times n’eut d’autre souci que de prouver l’inconséquence de ses décisions. Le 11 octobre 1997, commentant le projet de loi sur la réduction du temps de travail à 35 heures hebdomadaires, le quotidien new-yorkais rendit compte des réactions des représentants du patronat et établit la liste des pays européens qui connaissaient une véritable réussite – car eux, évidemment, ne cherchaient pas à imposer une telle contrainte aux marchés. Le tout, couronné par la citation d’un économiste de la firme de courtage Smith Barney : « Le problème de ces idées [socialistes] est qu’elles confortent un fantasme. »

De fait, une telle relation des événements est conçue comme un conte moral. Les nouvelles de France s’apparentent alors à une fable des bienfaits du capitalisme mondial, aussi policée qu’une publicité pour un fabricant d’ordinateurs. Et la jeunesse « rebelle » devient aussi exaltante que les rêves éveillés imaginés par Nike, Reebok, Pepsi, Coke et Sprite…

Thomas Frank.


Publié le 26 juin, 2010 dans Etats-Unis, France, Mondialisation.

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