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CERN – la physique des particules piégée par l’OTAN

CERN – la physique des particules piégée par l’OTAN

© Mondialisation.ca

En publiant une adaptation de l’article de l’historien John Krige sur l’origine du CERN, La Recherche d’octobre 2004 (no 379; p. 64–69) a eu le grand mérite de dépasser les légendes qui circulent à  ce propos, et ainsi d’ouvrir le débat sur les vraies fonctions du CERN, qui comme pour toute organisation internationale, sont avant tout politiques.

En tant que participant actif, ou (et) observateur attentif, du dévelopment du CERN et de la physique des hautes énergies durant ces trentes dernières années, nous voudrions faire quelques commentaires, notamment en nous référant à  l’original: «I.I. Rabi et la naissance du CERN» (Physics Today, September 2004, p. 44–48)1.

D’abord le titre, devenu: «CERN l’atome piégé par le plan Marshall». En effet, si les idées à  l’origine du CERN en 1954 remontent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sa création proprement dite a beaucoup moins à  voir avec le plan Marshall (1948–1952) qu’avec l’initiative «Atomes pour la Paix» de l’Administration Eisenhower en 1953. En effet, comme l’ont montré les politologues2, cette démarche américaine de déclassement d’une partie des secrets de la fission nucléaire était avant tout une intiative de politique étrangère, tout comme la création du CERN, ainsi que le démontre John Krige.

De fait, l’initiative «Atomes pour la Paix» a été suivie en 1957 par une initative soviétique dont on parle peu, une démarche similaire de déclassement d’une partie des secrets de la fusion thermonucléaire, initiative rapidement récupérée par les Américains en 19583. Il en a résulté que la Grande Bretagne, suivie par d’autres Etats, se sont rapidement engagés dans des programmes nationaux, ce qui explique en partie pourquoi aujourd’hui encore l’effort international pour la fusion thermonucléaire n’est pas comparable à  celui de la recherche centralisée en physique des hautes énergies, dont le CERN est le prototype.

Ainsi, l’épisode relaté par John Krige démontre, documents officiels à  l’appui, que la création du CERN s’inscrit dans une dynamique où les trois axes scientifico-technologiques du nucléaire (la fission, la fusion, et l’accélération des particles – voir La Recherche no 124, juillet/aoùt 1981, p. 866–868) ont été autant que possible endigués, neutralisés, «piégés» voire même «pillés» par la politique étrangère américaine. En fait, ces conclusions étaient déjà  les nôtres quand nous avons publié «La Quadrature du CERN» en 1984 (voir La Recherche no 165, avril 1985, p. 506)4. Mais nous ne savions pas alors que François de Rose, considéré comme l’un des fondateurs du CERN (dont il a présidé le Conseil de 1959 à  1962), avait écrit en tant qu’ancien Représentant permanent auprès du Conseil atlantique, dans la Revue de l’OTAN d’octobre 1978, pages 16–20 et 26–30, un article sur la politique scientifique de l’OTAN où le CERN était montré en exemple, et dont les conclusions vont largement dans le sens de celles de John Krige ou des nôtres. En particulier, dans une perpective de complémentarité atlantiste, où domine la vision d’une Amérique plus «apte» à  «assimiler et utiliser les développements scientifiques et techniques», donc mieux «disposée» que l’Europe «à  accueillir les innovations et les progrès», François de Rose rappelle qu’il aurait été «dommageable pour l’Amérique elle-même» de ne pas avoir un accès direct «aux découvertes de base, aux enseignements et aux travaux accomplis en Europe»5.

C’est ainsi que, bien que ne faisant pas partie de l’Organisation, les Etats-Unis ont toujours eu un accès privilégié aux résultats scientifiques et technologiques du CERN. Ceci est illustré par le fait que des expériences cruciales pour le développement des armes à  faisceaux de particules ont pu être faites sans difficultés au CERN au début des années 19806, et qu’en ce moment même des scientifiques américains travaillant sous contrat Défense participent à  des expérience sur l’antimatière7, alors qu’il est explicitement reconnu que ce genre de collaboration permet aux USA de faire l’économie de la construction d’installations similaires sur leur propre territoire, voir La Recherche de novembre 1986 (no 182; p. 1440–1443)8.

Mais cela ne veut pas dire que les Européens n’ont pas pu profiter de la «tête de pont» CERN, notamment pour détourner à  leur avantage certains aléas de la démocratie. C’est ainsi que lorsqu’en 1965 des complications politico-administratives ont freiné la livraison d’un super-ordinateur CDC 6600 dont la France avait besoin pour mettre au point sa bombe à  hydrogène9, les scientifiques français ont pu utiliser une machine similaire que le CERN venait de recevoir10 pour apprendre à  s’en servir et commencer à  écrire leurs programmes. En fait, si dans ce cas un Etat européen dont la politique nucléaire indépendantiste inquiétait le Congrès américain a pu bénéficier du CERN, un événement assez semblable s’est produit en 2001 lorsque le CERN a signé un accord de coopération avec l’Iran11, au grand dam de la classe politique américaine.

Pourquoi? Comme nous le confirme John Krige dans son article original, avec référence à  la CIA, le CERN avait aussi été créé à  l’avantage de l’Occident pour que «les scientifiques américains puissent discrètement juger la compétence de leurs collègues soviétiques et d’ailleurs, […] en bref, pour que le CERN puisse constituer une base utile à  l’espionnage scientifique informel»12. C’est ainsi que lorsque les scientifiques et ingénieurs irakiens ont assidùement fréquentés le CERN dans les années 1970, par le biais de collaborations avec des Universités anglaises, il ne fait aucun doute que Washington fut rapidement informé de ce que les Irakiens s’inspiraient de la technologie des accélérateurs pour enrichir de l’uranium à  des fins militaires13. Si on les a laissé faire, pour ensuite prétendre en 1991 que l’on ne savait rien, c’est que la règle de ce jeu là  consistait, et consiste toujours, à  frapper fort au moment où l’autre commettrait une erreur.

C’est ainsi que le CERN, né avec la Guerre froide, continue à  jouer, voir à  étendre, son rôle politique de passage obligé pour tout pays voulant accéder à  la technologie des accélérateurs de particules, que ce soit en raison de leurs applications scientiques, industri­elles, ou militaires. Il n’est donc pas étonnant de constater que depuis qu’ils ont fait des essais nucléaires, l’Inde et le Pakistan sont devenus des partenaires hautement considérés au CERN, comme le démontrent les nombreuses pages consacrées à  ces deux pays dans le Courrier CERN depuis quelques années14.

Que dire alors du CERN à  l’occasion de son 50e anniversaire? Principalement qu’il a largement concrétisé, voir dépassé, les rêves de ses promoteurs – les visionnaires atlantistes tels que Isidor I. Rabi (qui représenta les Etats-Unis auprès du Comité scientifique de l’OTAN), J. Robert Oppenheimer (président de 1946 à  1952 du «GAC», le très influent comité de huit personnes, dont Rabi, conseillers scientifiques et politiques de l’«AEC», la Commission américaine pour l’énergie atomique), François de Rose en France, Edoardo Amaldi en Italie, et beaucoup d’autres15. Il est donc navrant, pour nous qui sommes convaincus que l’Europe a un autre message à  apporter au monde que celui de la puissance, de voir que le CERN piégé dans la dynamique atlantiste, a empêché plutôt que favorisé un véritable processus d’unification européenne centré sur des valeurs morales et scientifiques qui lui seraient propres.

(pour voir les sources/notes, voyez le lien original, mondialisation.ca)


Publié le 14 août, 2008 dans Grand collisionneur de hadrons (LHC).

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